Il referme la porte et attend. Craint passablement le débordement qui pourrait suivre, et songe qu'il n'est pas venu là pour faire un esclandre. Simplement pour rappeler Victor à l'ordre. Il reste, cependant, considérant qu'il est trop tard pour reculer.
Survient un quinquagénaire costumé et cravaté qui déboule de l'escalier comme s'il sonnait la charge.
«Monsieur, dit-il, vous n'avez rien à faire dans l'enceinte de cet établissement.»
Il se présente. L'autre le coupe:
«Je
– Je veux parler à mon fils, qui se trouve dans ce bureau.
– Votre fils ne veut pas vous voir», réplique le proviseur.
Il ouvre la porte.
«Victor, confirmez-vous que vous ne voulez pas rencontrer votre père?
– Oui», bredouille Victor en mangeant ses dents.
Ils se dévisagent un quart de seconde, avant que l'enfant choisisse de compter les mouches qui bourdonnent au plafond.
«Sortez donc de cet établissement», ordonne le proviseur.
Devant Victor. C'est pire qu'une humiliation: une saloperie.
«Je
– Non, réplique le proviseur. Vous n'avez pas l'autorité parentale.
– Conjointement à sa mère.
– Ce n'est pas ce qu'elle dit. Nous venons de l'appeler.
– Elle ment. Rappelez-la. J'attends ici.»
Cette fois, il est vert de rage. Mais il se contient. Il referme la porte et patiente dans le couloir. Le proviseur s'en est allé téléphoner à la reum. Victor attend, de l'autre côté, sous la protection effrayée de la conseillère d'éducation.
Lorsqu'il revient, le proviseur affiche un sourire un peu gene.
«Vous avez raison, dit-il seulement.
– Nous allons entrer dans cette pièce, et vous allez redire cela devant mon enfant.
– Bien, Monsieur.»
Ils sont de retour dans le bureau.
«Répétez.
– Votre père a le droit de se trouver là, balbutie l'éminent fonctionnaire de l'éducation nationale à l'adresse de Victor.
– Il a peur de lui, intervient la conseillère.
– Peur de quoi?
– Que vous le frappiez, Monsieur.»
Il dévisage Victor.
«C'est ce que tu as dit?
– Oui, marmonne l'adolescent.
– Je t'ai souvent frappé?
– Cette fois-là, je pensais que tu le ferais.
– Je crois qu'il a quelque chose à vous dire, reprend la conseillère d'éducation.
– Nous sommes là pour vous aider, susurre le proviseur. Victor, racontez-nous ce que vous avez sur le cœur.
– C'est inutile, coupe le père. Je quitte en effet cet établissement.»
Il vient vers Victor, pose sa main sur son épaule, se penche à son oreille et murmure:
«Ce que tu viens de faire est assez crade.»
Il sort.
Le soir, Victor téléphone. Pour la première fois de sa vie, il s'excuse. Il ajoute seulement:
«Je voulais que tu comprennes que je suis grand maintenant, et que tu dois me laisser faire ce que je veux le week-end.»
Il a compris, en effet.
Jeanne et ses enfants partent faire du ski dans les montagnes blanches.
Pap' reste à Paris, seul. Il espérait que ses garçons viendraient avec lui, mais eux aussi sont sur les pistes en compagnie de leur mère. Avantage: il n'a pas eu besoin de se plonger dans les catalogues des vacances, téléphoner pour réserver, chercher ailleurs en raison d'une défection de dernière minute, découvrir un endroit satisfaisant à condition de le partager, sélectionner les amis avec enfants que la bande des Quatre accepterait, fouiller les horaires des trains jusqu'à trouver l'idéal, plutôt TGV que couchettes, départ premier jour des vacances, retour la veille de la rentrée, pas de places disponibles, se rabattre sur la voiture de location, pas de voiture disponible, faire réviser la sienne pour le grand voyage, pas de garage disponible, organiser le transfert d'une partie de la famille recomposée par voie de chemin de fer et de l'autre avec soi-même, deux jours plus tard, lorsque la voiture sera prête, arbitrer entre ceux qui préfèrent le chemin de fer et ceux qui choisissent l'autoroute, s'occuper d'acheter le matériel – l'hiver, chaussures, combinaisons, gants, lunettes, l'été, maillots et shorts -, se précipiter dans des gares bondées, sur des routes bloquées, dormir trois jours avant de profiter, rentrer dans des conditions comparables.
Inconvénient: il ne bénéficiera pas de ses enfants en prêt longue durée. Il aime pourtant les avoir tout à lui le temps des vacances, qui reste un moment incomparable: ils partagent une vie quotidienne. Ils sont chez lui comme ils sont de l'autre côté, dans les banlieues de leur mère, soir et matin, organisant leurs activités, faisant leurs devoirs, appelant leurs copains…
Tom lui a laissé un lot de consolation: le hamster. Il a reçu pour mission de s'en occuper comme il convient: graines le matin, eau fraîche le soir, exercice l'après-midi.