L'animal est une femelle; elle s'appelle Hamsterdame. Hamsterdame passe ses journées enfermée dans le bureau de son tuteur, où le chat est provisoirement interdit de séjour. Pour se dégourdir les pattes, la jeune fille fait de la voiture une fois par jour. Opération compliquée à mettre au point. Il convient tout d'abord de trouver le félin, apeuré et planqué, de l'enfermer dans une chambre afin de libérer le salon, ouvrir la cage, prendre délicatement Hamsterdame par le colback et la glisser dans sa petite Jaguar en plastique rouge. Après quoi, s'aidant de ses pattes, la conductrice dévale les pentes du salon dans un sens puis dans un autre avant de réintégrer son garage.

Pendant ce temps-là, le chat, qui a flairé l'intruse, fait du mécano sur la moquette des chambres.

Après trois jours de garde studieuse et bienveillante, Pap' boucle le hamster dans une salle de bains et le chat dans l'autre, remplit la cage de graines et l'écuelle de pâtée, puis quitte la maison pour les montagnes blanches.

Il rejoint Jeanne.

A peine arrivé, il constate que ses enfants ne se trouvent pas loin.

«Pas loin, fait remarquer Jeanne, c'est quand même cent cinquante kilomètres dans la neige!

– Avec des chaînes, facile…»

Il étudie la carte. Il n'y a guère que trois cols à franchir. Et puis la météo est raisonnable: aucune tempête n'est annoncée.

Le lendemain, il loue une voiture avec pneus à clous et s'en va. Il a téléphoné à la station où se trouve la reum; inconnue au bataillon; les enfants, pareillement. Mais s'ils lui ont dit qu'ils y étaient, c'est qu'ils y sont. Il lui suffira de les attendre au bas des pistes à midi, heure de la fin des cours, pour avoir une chance de les retrouver. Entre cinq cents autres adolescents, il découvrira bien ses fils!

«C'est n'importe quoi!» dit Jeanne.

Non. C'est encore et toujours la culpabilité. Comment ne pas rejoindre ses garçons alors qu'ils skient à si courte distance de Paul et d'Héloïse?

Il glisse sur les pentes, chavire dans les congères, mais il arrive à l'heure. Tel un cow-boy ayant traversé un sinueux désert aride peuplé d'obstacles terribles, il se campe au bas des pistes à midi moins quelques plumes d'Indien. Et découvre à quelques pas un totem qui se retourne, sidéré après avoir reconnu l'intrus qui lui tapait sur l'épaule pour lui prendre la bourse et la vie: la reum.

«Qu'est-ce que tu fais là? l'occit-elle d'un direct peu amène.

– Je viens voir les enfants.»

Elle est éberluée.

«Tu aurais pu prévenir!

– Il fallait me donner le téléphone.»

Il réalise alors que Castagnette traîne peut-être dans les environs. Ou une autre épaule secourable, un gentelman-skieur…

«Je peux m'occuper des garçons sans toi…»

Elle grimpe aux rideaux:

«Sans moi?! Etant donné tout ce que j'ai payé! Il est hors de question que je n'amortisse pas…

– Tout ce que nous avons payé, rectifie-t-il.

– A ce propos…

– Nous sommes en vacances», coupe-t-il. Puis s'écarte d'un pas pour laisser champ et distance.

«Pap'!»

C'est Tom.

«Je kife!»

C'est Victor.

Ils dégringolent de la piste, bâtons levés, bonnets au ras du nez. Bronzés, souriants.

Il les emmène déjeuner, reum et service compris. Cela ne leur est pas arrivé depuis des années. Les adultes se refilent les petits sujets de conversation comme on se passe les plats. Les enfants sont ravis. Par une sorte de consentement mutuel non formulé, ils ne demandent pas à leur père pourquoi il se trouve là, lequel ne dit rien, ayant compris qu'ils savaient que Jeanne et les deux de la bande des Quatre croisaient dans les parages.

«On va te montrer ce qu'on sait faire!» C'est Tom.

«Il se la pète grave, lui!»

C'est Victor.

«Ils sont comme ça aussi chez toi?»

C'est la reum.

Il les regarde skier une partie de l'après-midi. Tom, filant silencieusement sur les pentes, le bonnet rabattu sur les yeux, adroit et concentré; Victor, en retrait pour une fois, acceptant le leadership de son petit frère, riant et jouant avec lui en une complicité fraternelle qui émeut leur père, stalagmite en bordure de piste.

Le soir venu, il remonte sur son destrier mo torisé et traverse la vallée pour rejoindre l'autre partie de son cœur.

Il n'est plus déchiré.

Un samedi matin, après que le reup a rangé sa peau de chamois dans le coffre de sa voiture grise, il dit à Jeanne:

«Il peut venir s'il le souhaite. Après tout, chez nous, c'est aussi la maison de ses enfants.»

Elle le remercie avec tant de chaleur qu'il me sure combien il la soulage.

«Tu lui diras seulement que s'il nous crache de nouveau à la gueule, je refermerai la porte.»

Il ne fait pas cela pour elle, moins encore pour lui, mais pour Paul et Héloïse. Il pense que le père a commis un faux pas tragique dont il doit se relever: en condamnant d'emblée le hachik, il s'est placé de l'autre côté. Il a créé une ligne de front sur laquelle il a placé ses enfants. Un jour, nécessairement, pour se mettre à l'abri des tirs, ceux-ci devront se replier d'un côté ou de l'autre. Et donc, choisir. Responsabilité paternelle.

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