Souvent, le soir, il se penche à la fenêtre, et il voit, dans les salles à manger de l'immeuble d'en face, des familles à table. Il les montre à Jeanne. Il demande:

«Tu voudrais qu'on vive ainsi?»

Paysages bornés par les repas de famille. Conseil d'administration du soir. Immuable rituel. Tables rondes ou carrées. Papa préside, maman est en face, mangeons. Rappels à l'ordre: on ne parle pas la bouche pleine, on mange de tout, on ne choisit pas, on ne se balance pas sur sa chaise, on ne coupe pas la parole, on ne boit pas en mangeant, on ne confond pas avec la cour de récréation, on ne se sert pas le premier, on passe les plats, on laisse aux autres, on fait moins de bruit en mangeant, on s'essuie la bouche, on ne sort pas de table avant d'avoir fini, on débarrasse, on passe l'éponge.

Pas de liberté dans tout cela. Pas de démocratie. Il faut apprendre de ceux qui savent, toujours les mêmes, nul n'y peut rien. Absurde cérémonie. Il a donné. Petit, puis grand. Il n'a pas su tenir sa place. Les entreprises de cette nature ne sont pas pour lui.

«Je ne saurai jamais», répète-t-il.

Il aime les familles atypiques, qui se moquent de ces critères extérieurs et normés. Lorsque l'imagination dépasse la règle, que l'invention transforme les rapports en une harmonie fondée sur des choix, des désirs, un naturel. Dans ces cercles-là, il est toujours le bienvenu. Ailleurs, on se méfie de lui, qui trace le chemin d'une route à Contourner. Il dérange. Il est un élément perturbateur.

Dans les familles déchiquetées, séparées, recomposées, où la politesse de bon aloi n'a plus cours car les fonctions sont redistribuées et l'imagination obligatoire, le doute l'emporte toujours sur les certitudes. Car les géniteurs deviennent des parents multicartes, condamnés à présenter un produit unique, soi-même, tout à la fois père et mère, censeur, valet de pied, éducateur, G.O., guide, tuteur… Beaucoup de rôles pour un personnage umque.

Il en a déjà tenu plusieurs: père, beau-père de circonstance, seul, sans enfants, avec un enfant, deux enfants… Chaque fois, il a tenté de faire au mieux, improvisant toujours car le dogme n'est pas son fort. Costumé pour l'heure en parâtre installé, il essaie de faire bonne figure. Mais ce n'est pas simple: les enfants constituent les projections presque parfaites des différences existant entre leurs parents. Deux univers.

Dans la vie de tous les jours, les géométries tâtonnent. Il ne demande pas aux siens de ranger quotidiennement leur chambre, de mettre leur langue dans leur poche, le couteau à droite et la fourchette à gauche. Ils parlent politique ou argent, ils jugent, ils se mêlent des conversations qui ne les concernent pas.

Elle regarde les films de WaIt Disney avec ses enfants, connaît par cœur La Parade des éléphants et La Danse du roi Louis qu'ils chantent tous les trois, dansant parfois, sous l' œil consterné de Tom et de Victor, qui préfèrent Scream, I am, Gotlib et Cabu.

Paul rapporte des chars d'assaut miniatures, des pistolets à billes, des mitraillettes en plastique offertes par son père, quand les armes sont déconseillées chez lui. Où l'usage de la télé est sévèrement contrôlé tandis que chez sa mère, deux rues à côté, Héloïse se pâmait devant les sitcoms de son âge.

Lorsqu'ils sont ensemble, Tom et Victor hurlent jusqu'au vertige quand les deux autres de la bande des Quatre respectent les règles de leur éducation selon lesquelles on ferme les portes sans les claquer et les bouches avant de les ouvrir intempestivement.

Les uns prennent des douches obligatoires, les autres des bains conseillés. Ceux-là font du foot, ceux-ci du tennis. Ils ne sont pas d'accord sur les marques de leurs chaussures, les couleurs de leurs sweats, la coupe de leurs pantalons. Au moins s'entendent-ils sur l'importance accordée aux fringues, ce qui le terrifie mais comble Jeanne de joie, elle si coquette, si soucieuse d'élégance et d'harmonie. Il les écoute comparer les vertus de Nique et celles d'Adida, la souplesse de Lacote, le velouté de Rilf Lorrain, le chic d'Agnès C, et il se demande dans quel monde vivent ces enfants, lui qui pratiquait l'échange standard de Clarks une fois l'an, et le découpage de jeans entre l'hiver et l'été.

Par respect pour la communauté, il fait des efforts et tait les lignes de divergence. Il essaie d'obtenir le même résultat de la part de ses fils.

«Rangez vos chambres.

– Comment on fait?»

«Mettez la table.

– Dans quel sens?»

«On se lave les mains avant de manger.

– C'est mieux après.

– Avant et après!

– Je ne veux pas user mes mains, moi!»

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