Ça va la forme? Moi, je m'emmerde ferme. J’ai rencontré une meuf anglaise. L'autre soir, elle est venue dans ma chambre et on a tapé la discute. Elle me sort qu'elle est bien, et puis ça se corse, elle me chauffe avec des sous-entendus à la con, puis on se retrouve dans le noir l'un à côté de l'autre. Elle pose des questions style A quoi tu penses? Moi, je pense: «On va se déshabiller et ça va bien chauffer! » Mais comme je ne sais pas le dire en anglais, je ne lui dis rien. Je ne veux pas l'embrasser. rai peur qu'elle me fasse un sale coup, style je m'avance et elle allume la lumière en disant: «Tu t'es fait avoir, pauvre ouf! »

Elle me force à dire que je la trouve belle et que je l'aime. (Si mes potes voyaient ça, la honte!) Puis elle m'embrasse. C'est une pro, elle fait ça trop bien. A part ça, je memmerde grave (la preuve, je t’écris).

Salut.

A quinze ans, cependant, les filles comptent moins pour Victor que ses copains. Lorsque Jeanne et ses enfants sont absents, ils débarquent. La maison est à eux. Ils font un foin d'enfer, barouf et musique, spaghettis sauce tomate sur les murs, bouteilles de Coca dans les chambres, matelas renversés, empilés, juxtaposés, alignés. Ils dorment à douze sur trois lits, garçons et filles mêlés, acceptent les adultes à condition que ce soit le père de Victor – c'est la rançon de son hospitalité. Lequel se découvre enfin un rôle auprès de son fils. Il devient comme un confident, parfois plus encore: il ne rechigne pas lorsque Victor lui demande un mot d'absence bidon pour un cours qu'il a séché.

Héloïse a compris la leçon, qui le prie parfois de l'excuser par écrit pour une absence injustifiée. Pourquoi ne lui donnerait-il ce qu'il donne à son fils?

Ainsi s'est-il peu à peu trouvé une place dans cet ensemble recomposé où il est un père de circonstance, un beau-père acceptable à qui Jeanne ne cesse, avec quelques bonnes raisons, de reprocher son manque d'autorité.

«Je fais comme je peux», s'excuse-t-il.

Mal, probablement, avec les siens. Guère mieux avec les deux autres. S'il lance quelques remarques, il ne sévit ni ne punit jamais. Il ne s'accorde pas la légitimité nécessaire.

Une fois, il a tenté d'élever la voix. Contre Héloïse. Elle s'est enfermée dans sa chambre, en larmes, et lorsqu'il l'a rejointe pour signer l'armistice, elle téléphonait au reup. Il en a ressenti autant de chagrin que si elle lui avait jeté à la face le pire des anathèmes, celui qu'il redoute par-dessus tout depuis toujours et qui, par chance ou miracle, ne lui sera jamais lancé: Tu n'es pas mon père.

D'un côté.

De l'autre, il y a Jeanne. Elle craint tant que ses enfants lui reprochent un jour de ne pas les avoir soutenus ou défendus que chaque fois qu'il intervient, elle demande le pourquoi du comment. Et si elle estime que le pourquoi ne vaut pas le comment, elle se ferme à son endroit et regroupe ses enfants autour d'elle.

Il ne sévit donc jamais. Doublement ligoté: sa nature n'y trouve pas plus son compte que le résultat obtenu.

Sur ce point, Jeanne et lui ne s'entendent pas. Ils n'élèvent pas leurs enfants de la même manière. Dans ce domaine, ils ne franchissent pas le cap de leurs différences. Malgré leurs efforts, ils ne se trouvent aucun langage commun. Ils sont évidemment d'accord sur la fin et ses déclinaisons: le bonheur de tous. D'accord pour faire découvrir aux enfants des plaisirs qui deviendront peut-être des passions – danse, sports, lecture, piano, dessin. D'accord pour susciter les ouvertures les plus larges possible. Mais, au-delà de ces dénominateurs communs, ils divergent. Jeanne souhaite la perfection – les félicitations plutôt que les encouragements – quand une bonne moyenne suffit à Pap'. Son refuge reste sa famille, les valeurs de sa famille, le modèle dont elle-même est l'héritière. Un jour, elle a dit à sa fille: «Quand tu auras des enfants, j'habiterai à côté de chez toi pour les garder.

– Comment? s'est-il écrié.

– Mais oui, mon chéri! Comme ma mère avec moi, et comme ma grand-mère avec elle!»

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