Les gestes de chaque jour, les attentions, les préventions, tout cela l'emplit d'un bonheur immense, le comble de tous les manques passés, et ne lui pèse jamais. Il doit s'occuper de son enfant, il ne fait que cela. Il le suit sur les chemins de sa vie, le précédant parfois, l'observant sans cesse, parlant avec les maîtresses, et même la Scrupuleuse, et même l'Enervée, la directrice de l'école, apprenant le squelette du pigeon et la table de multiplication par sept pour le faire réciter lui-même. Il est un père débordé.
Il recompose la chambre de Victor, devenue celle de Tom. Il lui fabrique un nid, entraînant l'enfant derrière lui pour choisir un bureau, une chaise, une armoire, un pouf. Ils hésitent. Jeanne est appelée à la rescousse. Elle donne son avis. Il l'écoute à peine. Il désire s'occuper de tout. Il rattrape le temps perdu. Il ne veut confier son rôle àpersonne. Tom et lui se meuvent dans une histoire qui n'appartient qu'à eux. Ils sont ensemble, le plus possible, et bien ensemble. Ils ont attendu si longtemps! Ils ont eu si peur de ne pas aboutir! Ils ont une revanche à prendre et la prennent main dans la main, en riant. Il faut fêter la nouvelle vie de Tom. Lui faire oublier ce rôle de petit adulte qu'il a été contraint de jouer, qu'il a joué avec tant de courage. Le remercier du cadeau qu'il s'est offert, et qu'il a offert à son père.
Il regarde vivre son garçon. Il le découvre. Ils se connaissaient à peine. L'enfant était trop petit lorsqu'ils ont été séparés pour que leur langage d'alors, leur langage ancien, dépasse les étreintes et les baisers. Maintenant, il distingue les petits pas que Tom construit l'un après l'autre vers une qualité humaine qui le trouble, le touche et l'impressionne. Jamais il ne le prend en défaut. Pas d'indélicatesse. Pas de mesquinerie. Aucune
Il se dit aussi que s'il retrouve en Victor beaucoup de lui-même adolescent, il eût également aimé ressembler à Tom. Peut-être est-ce là une manière d'exprimer un sentiment bizarre, moins commun qu'il y paraît au premier abord, qui se précise au fur et à mesure que ses garçons grandissent: il est fier d'eux.
Le matin, dans un demi-sommeil, il perçoit tous les sons de la maison. Lorsque Paul et Héloïse étaient plus petits et que Jeanne dormait encore, il descendait les voir. Désormais, il se lève avec son fils. Il reconnaît son pas. Il identifie sans erreur l'ordre des bruits: bol, réfrigérateur, placard: Paul; réfrigérateur, grille-pain, tiroir: Héloïse; réfrigérateur, bol, micro-ondes, placard: Tom.
Parfois, le dimanche, à tous ces sons quotidiens, succèdent un miaulement, deux portes claquant, un roulement à peine feutré, des rires en cascades: le chat a été enfermé dans une pièce, Hamsterdame est sortie de la sienne et circule dans sa Jaguar rouge, coude à la fenêtre, pour la plus grande joie des enfants.
En classe, les notes ne baissent pas. Le soir, Tom ne cafarde pas. Le matin, il s'amuse avec Paul. Lorsqu'on lui pose la question, il affirme qu'il ne regrette rien. Il est bien là. Il veut rester.
«Si un jour tu changes d'avis, promet le père, je le respecterai. Nous n'irons plus voir les Juges.»
Mais l'enfant ne change pas d'avis. Parfois, sa mère lui manque. Ille dit toujours. Cela ne dure pas longtemps. Il en parle à son père le soir, avant de se coucher. Il parle aussi d'autres choses, la vie à l'école, les copains,
«Et moi?» demande Héloïse.
Il lui a offert une photo d'elle et de Tom enlacés. C'était important pour lui. Probablement pas pour elle. De toute façon, son existence bifurque vers l'extérieur. Elle se soucie moins, désormais, des survivances de la bande des Quatre que des histoires avec les copines, les Redoutables, qui s'habillent tout pareil qu'elle, les Redoutées, qui draguent les mecs faut voir comment, les qui n'ont rien à dire, les qui vivent comme des grosses bourges, les qui la collent c'est pas possible, les qui fument à leur âge, les qui…
Tom? Ça ne la dérange pas qu'il soit là: plus il tape la discute avec son frère, et moins le téléphone sonne pour lui, c'est plus tranquille pour le R2.
Quant à Paul, s'il avait un lance-flammes il décapiterait tout le troisième âge de Paris. Mais comme il n'en a pas, il vise les pigeons au lancepierres. A ses côtés, Tom ajuste le tir.