«La mère est contre. Elle l'a refusée à votre fils Tom, qui la lui avait proposée.»
Il l'ignorait.
Au fur et à mesure que se déroule l'entretien, il perçoit les rôles qui sont les leurs. La reum est arc-boutée sur un territoire qu'elle veut défendre à tout prix, passant d'un argument à l'autre sans rien entendre ni rien céder. La garde alternée? Non. L'élargissement du droit de visite? Non. Ici aussi, elle a voulu affirmer ce qu'elle prétend ailleurs, que le père veut lui enlever son enfant, que celui-ci est manipulé et en quelque sorte obligé, que l'homme qui agit en sous-main est diabolique, l'aime encore, ne se remet pas de la séparation, veut se venger… Mais dans le cabinet de la psy, le feu ne prend pas. La praticienne connaît trop bien ces arguments pour s'y laisser prendre.
«Mécanismes classiques, d'une grande banalité», observe-t-elle.
Il n'est pas là pour parler de la mère. Il est là pour ses enfants.
«Savez-vous pourquoi votre fils veut venir chez vous?
– Pour partir de là-bas.
– Savez-vous pourquoi il veut partir de là-bas?»
Evidemment.
Il explique.
La psy note.
Lorsqu'ils se quittent, après deux heures d'entretien serré, Pap' ne perçoit pas de réponse à la seule question qui lui importe: entendra-t-elle Tom?
Il revient. Avec Victor, puis Tom, puis Jeanne, puis seul. De son côté, la reum est entendue avec les enfants. Castagnette donne son point de vue à son tour. Rien ne filtre. Nul ne sait. Probablement ont-ils tous tenté de sonder la psy pour percevoir dans quel sens elle allait conclure. Sans résultat, au moins pour lui-même.
Il faut attendre.
«Vous allez vous marier, oui ou non?!» s'impatiente Héloïse.
Ils fêtent l'anniversaire de leur rencontre. Ils le fêtent deux fois, comme toujours, depuis le début de leur histoire.
Elle l'emmène au restaurant pour célébrer le soir où ils se sont rencontrés, chez leurs amis communs. Il la convie à son tour deux semaines plus tard, en souvenir de leur première nuit. Chaque fois, ils mesurent le chemin parcouru. Quelques années avec embûches et ornières, surmontées pour la plupart. Le tableau s'est un peu délavé à la lumière des jours ordinaires, mais ils savent l'un et l'autre que c'est le prix à payer pour vivre ensemble.
Jeanne a été promue responsable de la conception et de la fabrication des bijoux qu'elle dessine. Depuis, elle est sur la corde, pratiquant des exercices de haute voltige entre le travail professionnel et le travail familial. Elle veut tout faire, elle ne délègue rien. La suractivité est un baume sur les plaies de la culpabilité.
Les enfants demandent, et elle donne. Ils prennent une place de plus en plus dévorante dans son emploi du temps. Héloïse, qui réclame sa mère pour acheter des fringues, pour qu'elle lui fasse deux nattes à trois minutes du départ et en moins serré que la dernière fois S'il te plaît, pour qu'elle recouse un bouton de la même couleur que les autres, qu'elle lui rende la barrette empruntée le dimanche d'avant, la paire de chaussures prêtée puis reprise puis perdue, pour qu'elle signe le carnet de notes, lui donne' des idées de vacances, d'activités sportives, de choses à faire…
Paul, lui, ne réclame rien et ne fait que ce qu'on lui demande. Sauf ses devoirs. Dans sa chambre, le soir, le cirque devient corrida. Jeanne en sort une heure après y être entrée pour revenIr presque aussltot, rongee par un remords endémique. S'assied auprès de son fils, et reprend avec lui le programme de CM1, CM2 et sixième. A force, elle aura son brevet du premier coup, avec mention pour la techno.
Dépassant la nausée que lui inspire l'autorité, Pap' a tenté de s'approcher des cahiers de texte planqués pàr Paul. Il a proposé à Jeanne de s'en occuper. Il lui a simplement demandé de le laisser faire seul, de ne pas intervenir. Elle a dit oui. Il ne souhaitait pas remplacer le père modèle unique et, pour celui-là, unique en son genre. Il voulait montrer à l'enfant un paysage différent, masculin et possible. Lui dire qu'il comprenait ses chagrins. Qu'un jour peut-être, et peut-être ce jour-là, il pourrait l'aider. Il n'est pas son père, mais il est
Le deuxième jour, il était éjecté, et Jeanne avait repris sa place.
«Il n'y a que moi qui puisse le faire.»
Il a traduit: «Il n'y a que moi qui doive le faire.»
Il se demande si toutes les familles recomposées, c'est-à-dire d'abord et avant tout issues d'une décomposition, vivent sur ces virus de culpabilité dont il espère qu'ils ne gangrèneront pas le corps commun.