Sous l'œil scrutateur des parents, les rôles s'organisent et la scène se met en place. Les enfants se donnent eux-mêmes la réplique. Tom, grand amateur de câlins, se pousse contre Héloïse qui l'envoie promener car elle n'est ni sa sœur ni sa mère. Paul, soucieux des parts égales, affiche de grands sourires car il n'est plus le seul garçon à ne rien faire. Héloïse peste sous prétexte qu'elle se tape tout le boulot. Victor, quand il est présent, exhibe ses six de moyenne générale et se moque des encouragements obtenus par Héloïse, laquelle sermonne son frère car il rit sous cape à propos d'elle ne sait pas quoi, lui l'ayant oublié, Tom sachant de quoi on parle, Victor estimant que le nain se mêle de ce qui ne le regarde pas, lequel n'est plus nain et serait capable de lui flanquer une pêche, Espèce de pomme, Tarte toi-même, Héloïse hausse les épaules, jure qu'elle ne débarrassera pas la table ce soir-là et s'apprête à tirer sa révérence lorsque, surgi de dessous la table, un traître pied la fait trébucher. Elle hurle sous la douleur jusqu'au moment où les voisins, lassés, désespérés, hargneux et prêts au pire, cognent contre les murs pour exiger un peu de silence.

Tout va bien.

Il observe Jeanne et Tom. Il n'est pas son fIls, et elle ne joue pas à la mère. Elle n'a pas pour lui les mouvements de tendresse qui la poussent vers ses enfants. Elle ne l'appelle pas mon chéri, ne le prend pas sur ses genoux ou dans ses bras, ne lui demande pas comment s'est passée sa journée. Elle dit que lui-même se charge très bien de tout, que là n'est pas son rôle. Elle est présente lorsqu'il a besoin d'elle, par exemple pour recouvrir ses livres de classe ou s'il lui montre un dessin. Elle vient l'embrasser dans son lit, le soir. Elle s'occupe de lui autant que des autres quand son père s'absente.

Mais depuis que Tom est là, elle redouble d'attentions à l'égard de ses enfants. Son fils, particulièrement. Le.soir, dans sa chambre, il y a conciliabule. De quoi s'agit-il?

«Ils ont l'air d'avoir des secrets», commenteTom.

Jeanne reste silencieuse. Il ne lui pose aucune question. Pour l'heure, il ne se soucie que de Tom. Il n'a pas le sentiment de donner moins aux autres. Et quand bien même cela serait, il leur demande de comprendre. Il doit raccommoder les blessures de son enfant. Il ne peut manquer ce rendez-vous avec lui, qui est aussi celui d'un éloignement d'avec sa mère; s'il rate ce passage, s'il ne parvient pas à emmener Tom du bon côté de son choix, sur des terres absolument pacifiées, les cicatrices resteront douloureuses pour la vie. Il ne le veut pas. Il n'a pas aidé son garçon à traverser pour le laisser au bord du trottoir. Les autres doivent l'admettre. Il attend d'eux une générosité comparable à celle dont ils ont témoigné, ses fils et lui, pendant les années où ils ont habité dans la maison, à trois. Ce n'était pas toujours facile pour lui de vivre ainsi, sans ses enfants, et pas facile pour eux de voir leur père vivre sans eux mais avec d'autres.

Dans l'attitude de Paul et d'Héloïse, il perçoit cependant autre chose, qui ne dépend pas de lui et reste inexprimé. Le savent-ils eux-mêmes? C'est que, le voyant quotidiennement avec son fils, ils ne peuvent qu'établir des comparaisons avec leur propre situation. Banc d'essai et évaluation des papas. Que fait celui-là que l'autre ne fait pas? D'où, nécessairement, l'apparition d'un manque qui n'est pas d'ordre quantitatif mais qualitatif. Se doublant d'une prise de position presque obligée, le reup n'ayant jamais cessé de tirer à boulets rouges sur le hachik. Des années de défonce, ça impressionne les esprits. Héloïse s'est rangée d'un côté. Paul, sans doute, de l'autre. Que peut cet enfant contre un rouleau compresseur si acharné? Pap' mesure les douleurs qui le blessent. Mais le partage des fonctions est tel qu'il ne peut ni ne veut se substituer à un père qu'il ne comprend pas, dont les règles d'éducation sont incompatibles avec les siennes, qui creuse au fer des cicatrices qu'il ne sait panser – puisque ce langage lui est absolument étranger, et son rôle auprès de l'enfant tant contesté depuis si longtemps.

Dans la chambre de Paul, lorsqu'il y a conciliabule, Jeanne tente d'apaiser l'incendie qui brûle son fils. Elle le berce comme elle peut, avec patience, à son tour déchirée car elle sait que plus Pap' et Tom seront heureux ensemble, plus Paul souffrira d'un manque qu'elle ne peut combler seule. La présence de Tom fait émerger des douleurs jusqu'alors souterraines, des différences qui sont moins celles des enfants que celles des parents, l'amour immodéré de ceux-ci pour ceux-là se traduisant par une question toute simple posée en creux par un petit bonhomme malheureux: Maman, qui est-ce qui compte le plus pour toi?

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