Ce n’est peut-être pas seulement à cause de sa trop grande onctuosité que les terriens paraissent avoir de l’aversion à consommer de la baleine, il semble que ce soit une conséquence des raisons dont nous avons précédemment parlé, à savoir cette obligation pour un homme de consommer une créature marine fraîchement assassinée à la lumière qu’elle lui fournit. Il ne fait pas de doute que le premier homme qui tua un bœuf fut considéré comme un meurtrier, peut-être fut-il pendu, et s’il avait passé en jugement devant un tribunal bovin, il l’aurait certainement été, et si un assassin mérite ce sort, il coule de source qu’il le mérite aussi. Allez aux halles des viandes un samedi soir et regardez la foule de ces bipèdes vivants regardant fixement les longs alignements de quadrupèdes morts. Cette vision n’enlève-t-elle pas une dent à la mâchoire du cannibale? Les cannibales? Qui n’est pas un cannibale? Je vous le dis: au jour du Jugement, le Fidjien qui a mis au saloir un maigre missionnaire pour les jours de famine, ce prévoyant Fidjien suscitera plus d’indulgence que toi, gourmet conscient et civilisé, qui a cloué au sol des oies et festoyé de leurs foies hypertrophiés sous forme de pâtés.
Mais Stubb, lui, il mange de la baleine à la lumière de l’huile de baleine, n’est-ce pas? Et c’est ajouter l’affront au tort, n’est-ce pas? Regardez un peu le manche de votre couteau, vous mon gourmet cultivé et civilisé, tandis que vous coupez votre rosbif, en quoi ce manche est-il fait? En quoi, sinon avec les os du frère du même bœuf que vous mangez? Et avec quoi vous curez-vous les dents après avoir dévoré cette oie grasse? Avec une plume de cette même volaille. Et avec quelle plume le secrétaire de la Société pour la répression de la cruauté envers les oies blanches a-t-il rédigé ses premières circulaires? Il n’y a guère qu’un mois ou deux que cette société a délibéré pour accorder sa faveur aux seules plumes d’acier.
CHAPITRE LXVI
Lorsque, dans la pêcherie du Sud, après une chasse longue et fatigante, un cachalot est ramené au navire tard dans la nuit, il n’est pas d’usage, du moins dans des circonstances ordinaires, de procéder aussitôt au dépècement. Car c’est un travail pénible et long qui réclame la collaboration de l’équipage entier. Dès lors la coutume veut qu’habituellement on cargue toutes les voiles, qu’on fixe la barre sous le vent puis qu’on envoie chacun à son hamac jusqu’à la pointe du jour, à cette réserve près que la garde au mouillage est maintenue, c’est-à-dire qu’à tour de rôle deux fois deux hommes d’équipage doivent veiller pendant une heure à ce que tout aille bien sur le pont.
Mais parfois, surtout sur la ligne dans le Pacifique, cette mesure est tout à fait insuffisante parce que de telles légions de requins s’attaquent au cadavre amarré que si on le laissait, disons six heures d’affilée sans surveillance, on ne trouverait plus guère au matin qu’un squelette. Cependant, presque partout ailleurs dans les autres océans, où ces poissons pullulent moins, on peut rabattre leur prodigieuse voracité en les chassant énergiquement avec de tranchantes pelles à baleines, procédé qui, toutefois, en certains cas, semble seulement stimuler davantage leur activité. Tel n’était pas le cas actuellement pour les requins du