Ce n’est pas la moindre des merveilles offertes par le cachalot que la vue de sa peau quand il est vivant. Presque toujours, elle est sillonnée de toutes parts et en tout sens de lignes obliques sans nombre, droites et serrées comme celles des plus belles gravures italiennes. Mais ces cannelures ne semblent pas imprimées sur la matière transparente dont je viens de parler mais elles paraissent plutôt vues à travers elle, taillées à même le corps. Et ce n’est pas tout. En certains cas, pour un œil prompt et observateur, ces hachures, tout comme dans les véritables gravures, ne sont que le fond de bien d’autres dessins. Ce sont des hiéroglyphes, si vous appelez ainsi les signes mystérieux inscrits sur les pyramides. Ma mémoire sûre revoit les hiéroglyphes d’un cachalot, en particulier, sur lequel je fus très frappé de retrouver les mêmes caractères indiens que ceux des célèbres parois qui bordent le Mississipi supérieur. Les signes mystiques de la baleine demeurent tout aussi indéchiffrables que ceux de ces pierres mystérieuses et cette allusion aux roches des Indiens me rappelle autre chose… Entre autres phénomènes présentés par l’extérieur du cachalot, il n’est pas rare que les stries parallèles de son dos, et plus spécialement de ses flancs, soient à demi brouillées par des éraflures profondes, irrégulières et comme tracées au hasard. Je dirai que ces rocs de la Nouvelle Angleterre dont Agassiz pense qu’ils portent les marques du puissant raclement que leur faisaient subir les icebergs en dérive, j’oserais dire que ces rochers ne sont pas sans ressembler au cachalot sur ce point. Je pense aussi que ces stries doivent être les traces des combats que se livrent les cétacés, car je les ai remarquées, la plupart du temps, sur les grands mâles adultes.
Encore un ou deux mots au sujet de cette peau, ou de ce lard, de la baleine. Comme nous l’avons dit, il est pelé en longues bandes, appelées morceaux de couverture. Comme la plupart des termes marins, celui-ci est d’un choix heureux et imagé, car la baleine est en vérité enveloppée dans son lard comme dans une vraie couverture ou courtepointe, mieux encore comme dans un poncho indien qui passerait par-dessus sa tête pour s’allonger jusqu’à sa queue. C’est grâce à cette douillette que la baleine jouit d’un égal confort sous tous les climats, dans toutes les mers, en tout temps et à toutes les profondeurs. Que deviendrait la baleine du Groenland par exemple dans le frisson glacial de ces mers arctiques, si elle n’était pas pourvue de cet agréable pardessus? Sans aucun doute, on trouve d’autres poissons tout à fait pleins d’entrain dans ces eaux hyperboréennes, soulignons toutefois que ce sont vos poissons à sang froid, sans poumons, dont les entrailles sont des frigorifiques, des créatures qui se chauffent à l’abri d’une banquise comme un voyageur lézarde un jour d’hiver au coin d’une cheminée d’auberge. Tandis que la baleine tout comme l’homme, a des poumons et le sang chaud. Gelez son sang, elle meurt. Aussi quelle merveille – sauf après qu’on en ait fourni l’explication – que ce monstre énorme à qui la chaleur corporelle est aussi indispensable qu’elle l’est à l’homme, quelle merveille qu’elle soit dans son élément, immergée jusqu’aux lèvres sa vie durant dans les eaux de l’Arctique, alors que les marins tombés par-dessus bord sont parfois retrouvés des mois plus tard, raides au cœur des glaces comme mouches dans l’ambre. Il est plus étonnant encore d’apprendre, l’expérience l’a prouvé, que la baleine du pôle a le sang plus chaud qu’un nègre de Bornéo en été.
Il me semble qu’ici se manifeste la rare vertu d’une forte vitalité individuelle, la rare vertu de murs épais, et la rare vertu de l’espace intérieur. Ô homme, admire la baleine, prends modèle sur elle! Toi aussi, conserve ta chaleur au sein des glaces. Toi aussi, sache vivre en ce monde sans être de ce monde. Garde ta fraîcheur sous l’Équateur et la vivacité de ton sang au Pôle. Comme le grand dôme de St-Pierre, et comme la grande baleine, ô homme, sauve la température propre en toutes saisons.
Mais il est trop simple et combien sans espoir d’enseigner ces choses belles! Combien peu d’édifices ont un dôme comme St-Pierre? Parmi les créatures, combien peu ont la grandeur de la baleine!
CHAPITRE LXIX
– Halez les chaînes en dedans! Larguez la carcasse!