Comme si, en attendant que le Péquod fût fermement engagé dans le détroit, ils n’avaient que trop tardé derrière leurs promontoires, ces bandits asiatiques nous serraient maintenant de près pour rattraper le temps perdu à la prudence. Mais le rapide Péquod, vent arrière soufflant frais, livrait lui-même une chasse ardente, et ces philanthropes basanés étaient fort charitables de l’aiguillonner à coups d’éperons ou de cravache! Sa longue-vue sous le bras, Achab arpentait le pont, épiant à l’avant les monstres auxquels il livrait la chasse, à l’arrière les pirates sanguinaires qui la lui livraient à lui. Cette pensée avait dû lui venir! Tandis qu’il regardait les vertes parois du défilé marin que traversait le navire et songeait que c’était la porte ouvrant sur la route de sa vengeance, et qu’il s’y trouvait à la fois chassant et chassé vers son but meurtrier, et que, de plus, une bande impitoyable de pirates sauvages, de démons inhumains et mécréants lui hurlaient la salutation infernale de leurs malédictions, tandis que ces réflexions l’habitaient, elles avaient laissé marqué et farouche, le front d’Achab, semblable à la plage de sable noir corrodée par la marée d’une tempête mais que rien pourtant ne peut arracher à ses assises.

L’insouciance de la plupart des hommes n’était pas troublée par de pareilles considérations et quand le Péquod eut laissé loin, et toujours plus loin, derrière lui les pirates et la verdure éclatante de la pointe de Cockatoo du côté de Sumatra, quand il eut gagné les vastes eaux qui s’ouvraient au-delà, alors les harponneurs semblèrent regretter l’avance prise par les rapides cachalots plus que se réjouir de la victoire remportée sur les Malais. Mais enfin le navire, toujours dans le sillage des baleines, s’en rapprocha comme elles semblaient ralentir, et le vent tombant, l’ordre fut donné de mettre les pirogues à la mer. À peine la troupe eut-elle senti la présence des trois baleinières à leur poursuite, bien qu’elle fût à un mille encore, avertie par ce merveilleux instinct que l’on prête au cachalot, elle se regroupa en rangs serrés, bataillon dont les souffles étaient un faisceau étincelant de baïonnettes et qui accélérait sa marche.

En pantalons et manches de chemise, nous sautâmes sur nos avirons de frêne et après plusieurs heures de nage nous hésitions à poursuivre la chasse lorsque les cachalots firent une halte, nous avertissant qu’ils étaient enfin pris de cette perplexité insolite qui leur donne inertie de l’irrésolution et fait dire aux pêcheurs qu’ils sont pétrifiés d’effroi. Une déroute démesurée brisa les colonnes martiales jusqu’alors denses et rapides; comme les éléphants du roi Porus dans la bataille contre Alexandre, ils parurent saisis d’une folie atterrée. Ils se jetèrent dans toutes les directions, décrivant de vastes cercles, nageant sans but de-ci et de-là, leurs jets courts et épais trahissant ouvertement un trouble et une panique mis en relief par ceux d’entre eux qui, complètement paralysés, flottaient, désemparés, comme les épaves d’un navire naufragé. Ces léviathans eussent-ils été un simple troupeau de moutons, poursuivis à travers le pâturage par trois loups féroces, qu’ils n’auraient pas fait montre d’une plus excessive épouvante, mais cette timidité occasionnelle caractérise presque tous les êtres grégaires. On a vu des bisons de l’Ouest à crinière léonine qui, bien qu’en troupeaux de dizaines de milliers, prenaient la fuite devant un cavalier solitaire. Témoins aussi les êtres humains attroupés dans le parc à moutons d’un théâtre et qui, à la moindre alerte d’incendie, se ruent vers les sorties dans un sauve-qui-peut serré, se piétinent, s’écrasent et se jettent impitoyablement à terre les uns les autres jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mieux vaut, dès lors, ne point trop s’étonner de l’étrange affolement des cachalots devant nous, car il n’est aucune bête sur la terre dont la démence ne soit infiniment surpassée par celle de l’homme.

Malgré l’agitation d’un certain nombre de cachalots, la troupe n’avançait ni ne reculait, mais restait groupée au même endroit. Comme il est de coutume en ce cas, les pirogues se séparèrent aussitôt, chacune amenant sur un gibier isolé aux lisières du banc. Au bout de trois minutes, Queequeg avait lancé son harpon, le poisson frappé nous aveugla d’écume, puis, filant comme l’éclair, nous entraîna droit au cœur de la troupe. Bien qu’en pareilles circonstances, un tel mouvement ne soit pas sans précédent et qu’on le prévoie plus ou moins, il n’en est pas moins l’une des plus dangereuses vicissitudes de la chasse. Car tandis que le monstre vous emporte promptement toujours plus avant au sein frénétique de la troupe, vous pouvez dire adieu à la prudente vie et n’être plus qu’une palpitation délirante.

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