Tandis que nous demeurions dans l’extase, parfois dans le lointain, un spectacle forcené nous rappelait que les autres pirogues, à la frontière de la troupe, jetaient toujours les dragues, ou peut-être portaient la guerre au sein du premier cercle où ni l’espace ni les chances de retraite ne leur manquaient. Mais la vue des cachalots enragés par les dragues et qui de temps en temps s’élançaient aveuglément à travers les cercles, était peu de chose à côté du spectacle qui nous attendait. Il est de coutume parfois, lorsqu’on se trouve lié à une baleine d’une force et d’une vivacité peu ordinaires, de chercher à lui couper les jarrets si l’on ose dire, en tranchant ou en mutilant le gigantesque tendon de sa queue. On se sert à cette fin d’une pelle à découper à manche court que l’on lance et que l’on peut haler grâce au filin qui lui est attaché. Nous l’apprîmes plus tard, un cachalot ainsi atteint, mais semble-t-il inefficacement, débordant de la baleinière, avait emporté la moitié de la ligne du harpon et, dans sa douleur intolérable, il s’était rué à travers les cercles, semant sur son passage l’épouvante, tel le téméraire Arnold, cavalier seul à la bataille de Saratoga.
Si atroce que fût sa blessure, si effroyable le spectacle qu’elle offrait, l’horreur particulière que ce cachalot semblait inspirer au reste de la troupe avait une cause que la distance tout d’abord nous dissimula. Nous vîmes enfin que, par un de ces accidents inconcevables de la chasse, ce
Devant cette terreur nouvelle, toute la troupe fut ressaisie de sa crainte figée. Tout d’abord, les cachalots qui formaient les rives de notre lac commencèrent à se rapprocher les uns des autres en se bousculant, comme portés par une houle de fond, puis le lac lui-même se mit à gonfler faiblement, les chambres nuptiales et les crèches sous-marines s’évanouirent, les cercles se resserrèrent et les baleines du centre s’ébranlèrent en grappes serrées. Oui, c’en était fini d’une longue paix. Un bourdonnement sourd approchait et, tel le roulement assourdissant des glaces au moment de la débâcle printanière de l’Hudson, la troupe toute entière des cachalots déferla vers le centre comme pour s’y empiler en une seule montagne. Aussitôt, Starbuck et Queequeg changèrent de place, Starbuck prenant l’aviron de queue.
– Lève rames! lève rames! chuchota-t-il ardemment, en empoignant l’aviron de queue. Agrippez vos rames, prenez en mains vos âmes! Mon Dieu, homme, attention! Vous, Queequeg, repoussez cette bête-là! Piquez-la! Frappez-la! Debout! Debout! et restez debout! Sautez, les hommes, nagez, peu importe leur dos… raclez-les… passez par-dessus!…
La pirogue était à présent étouffée entre deux énormes masses noires dans un détroit aussi resserré que celui des Dardanelles. Après un effort désespéré, nous atteignîmes enfin une zone momentanément libre et la traversant à force de rames, nous guettâmes en même temps avec anxiété une nouvelle issue. Après l’avoir plusieurs fois échappé belle, nous glissâmes enfin rapidement dans ce qui avait été l’un des cercles extérieurs mais qui n’était plus traversé que par les cachalots se précipitant vers le seul centre. Ce salut miraculeux fut acheté à bon marché par la seule perte du chapeau de Queequeg qui, debout à l’avant pour piquer les baleines en fuite, le vit rondement balayé de sa tête par l’éventail brusque de deux palmes toutes proches de lui.
Si tumultueuse et désordonnée qu’ait été cette débandade générale, elle ne tarda pas à s’organiser dans ce qui parut être une tactique réglée. En effet, s’étant enfin réunis en un seul corps, les cachalots reprirent la fuite à une vitesse redoublée. Il était vain de les poursuivre plus avant mais les pirogues s’attardèrent dans leurs sillages pour repérer ceux qui, grâce aux dragues, seraient restés à l’arrière, et aussi pour en amarrer un que Flask avait tué et sur lequel il avait planté pavillon car toute baleinière est parée de deux ou trois pavillons qui sont fichés dans une baleine morte si un autre gibier se trouve à portée afin de la retrouver en mer, et aussi en signe de propriété pour le cas où elle viendrait à être approchée par les pirogues d’un autre navire.
Le résultat de cette chasse illustre le sage dicton des pêcheurs: «Plus il y a de baleines, moins on en prend.» De tous les cachalots à dragues, un seul fut pris, les autres avaient pour l’instant réussi à s’échapper mais à seule fin d’être repris, comme nous l’allons voir, par un navire autre que le