Deuxièmement et ceci est lourd de sens: tandis qu’un cachalot combat un autre cachalot de la tête et de la mâchoire, dans ses luttes avec l’homme, il fait principalement un usage méprisant de sa queue. Frappant une baleinière, il enroule promptement ses palmes et le coup est assené par leur seule détente. S’il est suffisamment hors de l’eau et droit au-dessus de son but, la volée sera tout simplement sans rémission, les côtes des hommes et celles de la pirogue voleront en éclats. Votre seule chance de salut, c’est de l’éviter, mais si le coup est porté de côté grâce à la résistance de l’eau, à la légèreté de la pirogue et à sa plasticité, le dégât le plus grave consistera en un bordage ou une ou deux membrures brisées, une sorte de point de côté en somme! Des gifles de ce genre sont si souvent reçues au cours de la chasse que les pêcheurs les considèrent comme jeux d’enfants; l’un deux enlève sa vareuse et bouche le trou.
Troisièmement: je ne puis le prouver, mais il me semble que le sens du toucher est concentré dans la caudale, sa sensibilité n’a d’égale que la délicatesse de la trompe de l’éléphant, elle se révèle surtout lorsque le cachalot balaie la surface de la mer et remue de droite et de gauche ses immenses palmes avec une douceur et une lenteur de jeune fille; mais vient-il à sentir fût-ce la moustache d’un marin, alors malheur au marin, aux moustaches et au reste! Quelle tendresse dans cet effleurement premier! Si cette queue était préhensible, elle me rappellerait aussitôt l’éléphant de Darmonode qui fréquentait le marché aux fleurs, offrait des bouquets aux demoiselles en les saluant bien bas et leur caressait la taille. Il est encore regrettable à d’autres égards que la queue du cachalot ne soit pas préhensible car j’ai entendu parler d’un autre éléphant qui, blessé au combat, arracha la flèche avec sa trompe.
Quatrièmement: si vous pouviez glisser inaperçu au milieu des océans solitaires, vous trouveriez le cachalot, se croyant en sécurité, dépouillé de la dignité que lui confère sa corpulence, jouant dans la mer comme un chaton dans le foyer. Au jeu, il fait encore usage de sa force il lance haut ses larges palmes et lorsqu’il en frappe l’eau la détonation retentit à des milles à la ronde, pareille à celle d’une grosse pièce dont on vient de faire feu, et le mince filet de vapeur de l’évent simule la fumée qui s’échappe alors de la bouche du canon.
Enfin: dans sa position habituelle de nage, ses palmes situées au-dessous du niveau de son dos sont submergées et invisibles mais lorsqu’il s’apprête à sonder, trente pieds de son corps et toute sa queue se dressent droit en l’air, vibrant un moment jusqu’à ce qu’il disparaisse dans les profondeurs. Hormis le saut sublime – qui sera décrit plus loin – ce piqué de la baleine est peut-être le spectacle le plus grandiose que puisse offrir la nature. De l’Océan sans fond, la queue gigantesque semble convulsivement saisir les hauteurs du ciel. C’est ainsi qu’en rêve j’ai vu Satan majestueux projeter hors des flammes de la Baltique de l’enfer sa griffe colossale et tourmentée. Mais en contemplant pareille scène, tout dépend de votre humeur. Si elle est dantesque, ce seront les démons qui viendront à vous, si vous êtes sous l’influence d’Isaïe, ce seront les archanges. Du poste de vigie, je vis une fois, tandis que l’aurore empourprait le ciel et la mer, une troupe nombreuse de baleines allant à la rencontre du soleil et dont les palmes vibrèrent toutes ensemble. Il me parut à ce moment-là que jamais les dieux n’avaient reçu pareil témoignage d’adoration, même en Perse, chez les adorateurs du feu. Comme Ptolémée Philopator est l’avocat de l’éléphant d’Afrique, je suis celui de la baleine que je déclare le plus pieux d’entre tous les êtres. Car, selon le roi Juba, les éléphants des armées de l’Antiquité saluaient souvent le matin, la trompe levée dans le plus profond silence.
Cette comparaison de la baleine et de l’éléphant, hasardeuse dans la mesure où il s’agit de la queue de l’une et de la trompe de l’autre, ne tend pas à mettre ces organes sur un plan d’égalité, pas plus que les créatures à qui ils appartiennent. Car, à côté du léviathan, le plus puissant éléphant n’est qu’un petit chien; à côté de la queue de la baleine, sa trompe n’est qu’une tige de lys; le coup le plus terrible qu’il puisse en porter n’est qu’un coup d’éventail joueur à côté du fracas d’écrasement soulevé par les palmes puissantes de la queue du cachalot qui, en de nombreuses occasions, ont jeté dans les airs, les uns après les autres, des pirogues entières, rames et hommes, à la façon dont un jongleur indien lance ses balles [19].