Le harem étant appelé école par les pêcheurs, son seigneur et maître se nomme, en terme de métier, maître d’école. Dès lors, s’il n’est pas très logique il est toutefois admirablement ironique qu’après avoir été lui-même à l’école, il aille de par le monde enseignant non ce qu’il a appris mais l’insanité de ces leçons. Son titre semble venir naturellement du nom donné au harem lui-même mais certains pensent que le premier qui a ainsi baptisé ce pacha avait lu les mémoires de Vidocq, et songeait à la singulière sorte de maître d’école campagnard qu’avait été dans sa jeunesse ce fameux Français et de quelle nature étaient les leçons occultes qu’il inculquait à certains de ses élèves.

La même retraite et le même isolement dans lesquels se retire le cachalot-maître d’école sont également le fait de tous les autres cachalots d’un âge avancé. Presque universellement un solitaire – comme on nomme un léviathan isolé – s’avère être un ancien. Comme le vénérable Daniel Boone à la barbe moussue, il ne se laissera approcher de personne sinon de la Nature elle-même, c’est elle qu’il prend pour épouse dans le désert des profondeur et c’est la meilleure des femmes bien qu’elle garde tant de secrets ombrageux.

Les écoles formées seulement de mâles jeunes et vigoureux offrent un contraste saisissant avec les écoles-harems car, tandis que les femelles sont timides par nature, les jeunes mâles, ou taureaux quarante-barils, comme les appellent les pêcheurs, sont de loin les plus combatifs des léviathans, et de notoriété générale les plus dangereux à affronter, exception faite de ces étonnantes têtes-grises, les cachalots grisons qu’on rencontre parfois, et qui se battront avec un acharnement diabolique, exaspérés qu’ils sont par leurs perpétuels rhumatismes.

Les écoles de taureaux quarante-barils comportent plus d’individus que les écoles-harems. Comme une foule de jeunes étudiants, ils ont le goût de la bagarre, de la plaisanterie, ils sont méchants et mènent de par le monde un train de vie si désordonné, si insouciant, si tapageur qu’aucun membre de syndicat de garantie ne leur concéderait une assurance pas plus qu’il ne le ferait pour un gars de Yale ou de Harvard en rupture de ban. Cependant ils abdiquent bientôt cette turbulence et, lorsqu’ils sont aux trois quarts adultes, ils rompent et partent de leur côté en quête d’une situation, c’est-à-dire d’un harem.

Une autre différence s’affirme entre les écoles des mâles et celles des femelles, elle est caractéristique des sexes. Supposons que vous avez harponné un taureau quarante-barils… pauvre diable! tous ses camarades l’abandonnent. Mais harponnez un membre d’une école-harem, toutes ses compagnes l’entoureront avec une inquiète sollicitude, s’attardant parfois si près et si longtemps qu’elles deviennent les victimes à leur tour.

<p id="_Toc186187909">CHAPITRE LXXXIX <emphasis>Poissons amarrés et poissons perdus</emphasis></p>

L’allusion faite dans l’avant-dernier chapitre aux pavillons que l’on plante dans la baleine demande un commentaire des lois et règlements en usage dans la pêcherie dont on peut regarder ce pavillon comme le symbole majeur.

Il arrive souvent que lorsque plusieurs navires sont en croisière sur le même parage l’un d’eux tue une baleine, celle-ci lui échappant pour être tuée et prise par un autre, ce qui entraîne indirectement quantité de petits imprévus à partir d’une même cause. Par exemple, après la chasse fatigante, dangereuse et la capture d’une baleine, un violent orage peut arracher la carcasse au navire où elle est amarrée; elle s’en ira sous le vent, dérivant fort loin, et sera reprise par un autre navire baleinier qui, le calme revenu pourra la remorquer confortablement sans risque aucun. Aussi, en découlerait-il souvent, entre pêcheurs, les querelles les plus fâcheuses et les plus violentes n’était l’existence d’une loi incontestée, universelle, écrite ou orale, applicable à tous les cas.

Peut-être le seul code baleinier enregistré par un texte législatif est-il celui de la Hollande. Il fut décrété par les États généraux en 1695. Bien qu’aucune autre nation n’ait eu de loi écrite, les pêcheurs américains ont été leurs propres législateurs et hommes de loi en ce domaine. Ils ont élaboré un système qui, dans sa concision et son intelligibilité, l’emporte sur les Pandectes de Justinien et les arrêtés municipaux de la Société chinoise pour la répression du goût de se mêler des affaires des autres. Oui, ces lois sont si succinctes qu’elles tiendraient gravées sur une pièce d’un sous du temps de la reine Anne ou sur une barbelure de harpon, portée en pendentif.

I: Un poisson amarré appartient à qui l’a amarré.

II: Un poisson perdu appartient au premier qui le prend.

L’ennui, c’est que l’interprétation de l’admirable brièveté de ce maître-code réclame un fort volume de commentaires.

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