Un adage courant ne dit-il pas, que la propriété fait la moitié de la loi, sans se soucier de la manière dont une chose a été acquise. Mais souvent la propriété fait toute la loi. Que sont les muscles et les âmes des serfs russes et les esclaves républicains sinon des poissons attachés dont la propriété fait loi absolue? Qu’est le dernier denier de la veuve au rapace logeur sinon un poisson amarré? Qu’est la maison de marbre de ce scélérat non démasqué à laquelle sa plaque sert de drapeau de repérage, sinon un poisson amarré? Qu’est l’escompte que Mardochée, le courtier, retient d’avance à l’inconsolable, au pauvre failli sur le prêt qui doit empêcher les siens de mourir de faim, qu’est ce taux usuraire sinon un poisson amarré? Qu’est le revenu de cent mille livres de l’archevêque de Sauvez-vos-âmes, provenant de la saisie du misérable pain et du fromage de centaines de milliers de travailleurs rompus (assurés du ciel sans le secours de Sauvez-vos-âmes, qu’est-ce donc ce revenu sinon un poisson amarré? Que sont les villes et les hameaux héréditaires du duc de Lourdaud sinon un poisson amarré? Qu’est l’Irlande pour le redoutable harponneur qu’est John Bull, sinon un poisson amarré? Qu’est le Texas pour ce lancier apostolique frère Jonathan, sinon un poisson amarré? Pour tous ceux-là la propriété n’a-t-elle pas force de loi?
Si la doctrine du poisson amarré est joliment applicable en général, celle, proche parente, du poisson perdu, l’est encore davantage, internationalement et universellement.
Qu’était l’Amérique, en 1624, sinon un poisson perdu sur lequel Colomb planta les couleurs espagnoles afin de la repérer pour le bénéfice de ses souverains? Que fut la Pologne pour le Tsar? La Grèce pour les Turcs? L’Inde pour l’Angleterre? Que sera le Mexique pour les État-Unis pour finir? Tous des poissons perdus.
Que sont les Droits de l’homme et la liberté sinon des poissons perdus? Que sont les idées et les opinions de tous les hommes sinon des poissons perdus? Quel est en eux le principe de la foi religieuse sinon un poisson perdu? Que sont les pensées des philosophes aux yeux des critiques vaniteux et jugeant sur les seules apparences sinon des poissons perdus? Qu’est la planète elle-même sinon un poisson perdu? Et vous, lecteur, qu’êtes-vous sinon tout à la fois un poisson amarré et un poisson perdu?
CHAPITRE XC
BRACTON, 1.3, c. 3
Prise avec son contexte, cette phrase latine des livres, de lois britanniques signifie que quiconque a capturé une baleine au large des côtes de ce pays, doit en remettre la tête au Roi en tant que grand harponneur honoraire, tandis que la queue doit en être respectueusement offerte à la Reine. Partage qui ressemble fort à celui d’une pomme vu qu’il n’y a rien entre deux. Sous une forme différente, cette loi est encore en vigueur actuellement en Angleterre, et comme, à bien des égards, elle est en contradiction avec le principe général de poisson attaché et de poisson perdu, elle fera l’objet de ce chapitre. Ne procède-t-elle pas des raisons qui veulent que les chemins de fer britanniques fassent courtoisement les frais d’un wagon spécial pour les aises de la royauté. Pour vous prouver d’abord que cette loi est encore en vigueur, je vous rapporterai un fait survenu au cours de ces deux dernières années.
Il arriva que quelques honnêtes marins de Douvres, de Sandwich ou de l’un des Cinq Ports aient, après une dure chasse, réussi à tuer et à échouer une superbe baleine qui avait été signalée depuis le rivage. Les Cinq Ports tombent partiellement sous la juridiction d’une sorte de policier ou d’un fonctionnaire appelé Gardien des Cinq Ports. Tenant son autorité directement de la Couronne, tous les profits royaux de ces territoires lui reviennent, je pense, par concession. Quelques auteurs prétendent que c’est une sinécure. Il n’en est rien, car parfois le Gardien a fort affaire pour filouter ses profits éventuels qui ne deviennent siens que précisément parce qu’il les filoute!