Etienne ne s'est-il pas livré au sacrifice ? Je sens qu'il nous manque ici un courage égal à celui du martyr qui a succombé aux lapidations de mon ignorance.

Non, Saûl - a répliqué Pierre avec fermeté -, il ne serait pas raisonnable de penser cela. J'ai une plus grande expérience de la vie, bien que je n'aie pas la force de ton intelligence. Il est écrit que le disciple ne pourra pas être plus grand que le maître. Ici même, à Jérusalem, nous avons vu Judas tomber dans une embuscade analogue à celle-ci. En ces jours angoissants du Calvaire où le Seigneur a prouvé l'excellence et la divinité de son amour, nous, dans l'amer témoignage de notre foi exiguë, nous avons condamné notre malheureux compagnon. Quelques-uns de nos frères maintiennent, jusqu'à présent, l'opinion des premiers jours ; mais en contact avec la réalité du monde, j'en suis arrivé à la conclusion que Judas a été plus malheureux que pervers. Il ne croyait pas en la validité des oeuvres sans argent, il n'acceptait pas d'autre pouvoir que celui des princes du monde. Il était toujours soucieux du triomphe immédiat des idées du Christ. Combien de fois, l'avons-nous vu débattre impatient pour la construction du Royaume de Jésus, astreint aux principes politiques du monde. Le Maître souriait et feignait ne pas comprendre les insinuations, Seigneur de son divin programme. Judas, avant l'apostolat, était commerçant. Il était habitué à vendre de la marchandise et à recevoir en échange un paiement immédiat. Dans mes méditations maintenant, je pense qu'il n'a pas pu comprendre l'Évangile d'une autre manière, ignorant que Dieu est un créancier plein de miséricorde qui nous attend tous généreusement, qui ne sommes que de misérables débiteurs. Peut-être aimait-il profondément le Messie, néanmoins, l'empressement lui fit perdre l'occasion sacrée. Rien que par le désir de hâter la victoire, il a produit la tragédie de la croix par son manque de vigilance.

Saûl écoutait atterré ces justes considérations et le bon apôtre continuait :

Dieu est la providence pour tous. Personne n'est oublié. Pour que tu mesures mieux la situation, admettons que tu as été plus chanceux que Judas. Ta victoire personnelle dépendra de tes actes. Supposons que tu aies pu attirer au Maître toute la ville. Et après ? Tu devrais et tu pourrais répondre à tous ceux qui auraient adhéré à ton effort ? La vérité est que tu pourrais attirer, mais jamais convertir. Comme tu ne pourrais t'occuper de tout le monde en particulier, tu finirais exécré de la même manière. Si Jésus, qui peut tout en ce monde sous l'égide du Père, attend avec patience la conversion du monde, pourquoi ne pourrions-nous pas en faire autant à notre tour? La meilleure position dans la vie est celle de l'équilibre. Il n'est pas juste de vouloir en faire ni plus, ni moins que ce que nous devons, d'ailleurs le Maître nous a averti qu'à chaque Jour suffit sa peine.

Le converti de Damas était excessivement surpris. Simon présentait des arguments indiscutables. Son inspiration l'atterrait.

Vu ce qui s'est produit - a continué l'ex-pêcheur calmement -, il vaut mieux que tu partes dès la tombée de la nuit. La lutte initiée dans la Synagogue des Ciliciens est bien plus importante que les affrontements de Damas. Il est possible que dès demain, ils cherchent à t'incarcérer. D'autant que la mise en garde reçue dans le Temple n'est pas du genre à différer des mesures qui s'imposent.

Saûl accepta de bon gré cette thèse. Peu de fois dans la vie avait-il écouté des remarques aussi sensées.

Penses-tu retourner en Cilicie ? - a dit Pierre sur un ton paternel.

Maintenant, je n'ai plus où aller - a-t-il répondu avec un sourire résigné.

Très bien, tu partiras pour Césarée. Nous y avons des amis sincères qui pourront

t'aider.

Le programme de Simon Pierre fut rigoureusement accompli. Dans la nuit alors que Jérusalem était enveloppée d'un grand silence, un humble cavalier traversait les portes de la ville en direction des chemins menant au grand port palestinien.

Torturé par les constantes appréhensions de sa nouvelle vie, il est arrivé à Césarée décidé à ne pas y rester longtemps. Il remit les lettres de Pierre qui le recommandaient à ses amis fidèles. Par tous, il fut reçu avec sympathie et n'eut pas de difficultés à reprendre le chemin de sa ville natale.

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