Il y avait une photo de l’Ibn Batouta ; on y voyait quelques marins sur le pont, dont moi. C’était la première fois que j’étais dans le journal, j’aurais voulu passer le lien à Judit par Internet, mais évidemment nous n’avions pas de connexion. Je lui ai envoyé un SMS pour la prévenir, elle m’a répondu presque immédiatement Ça alors ! Incroyable ! Tiens-moi au courant !
J’ai imaginé un temps qu’elle prenne un bus et vienne me voir, après tout elle pouvait entrer dans la zone sous douane sans aucune difficulté. J’ai rêvé d’être le dernier marin sur l’Ibn Batouta — nous aurions eu le bateau pour nous, j’aurais aménagé la plus belle cabine et nous aurions passé des vacances de songe, une magnifique croisière immobile, à regarder les conteneurs valser sous les grues et le va-et-vient des transbordeurs.
Mais bon, il y avait tout de même une bonne trentaine de marins entre moi et mes rêves. Je ne me voyais pas trop dire au capitaine ou à Saadi “Il me faudrait une cabine double, j’ai invité ma copine à passer quelques jours avec nous”, comme si notre ferry était une maison de campagne. Nous recevions quelques visites — des journalistes ou des dockers, principalement — mais personne ne restait dormir, bien sûr.
Le temps passait très lentement. Le matin j’allais me promener un peu sur le port, dans la Zone ; je saluais les Espagnols qui travaillaient là, souvent ils m’offraient un café et on bavardait cinq minutes ; ils me demandaient alors, quelles nouvelles, et je répondais invariablement rien de neuf pour le moment. Ils me disaient c’est dingue, qué locura, ils pourraient au moins te donner un visa pour aller faire un tour en ville, je répondais toujours, ah oui, no estaría mal, en espérant sans y croire que l’un d’eux prenne un jour l’initiative d’aller parlementer avec les flics de la Policía nacional. Qu’ils vous envoient des oranges de chez vous, c’est la saison, disait l’un, qui venait de décharger un vraquier d’agrumes, et il rigolait, aussitôt grondé par un autre, plus solidaire, qui disait ça doit pas être drôle, quand même, mets-toi à leur place, si on était bloqués dans le port de Tanger, ce serait pas franchement marrant.
Après le café je poursuivais mon tour des docks, j’enregistrais mentalement les mouvements des navires, il y avait des bateaux pour tout, de formes différentes selon leur contenu ; des volaillers qui transportaient des milliers de poules caquetantes dans des cages ; des bâtiments chargés de bananes et d’ananas qui sentaient si fort qu’on avait l’impression de plonger la tête dans un jus de fruits ; des réfrigérés regorgeant de produits congelés dans des conteneurs spéciaux ; des barges immenses alourdies de rails de chemin de fer, de sable ou de béton ; des céréaliers comme des silos flottants et des porte-conteneurs modernes, vrais immeubles multicolores de dix étages. Certains venaient de très loin via Suez ou l’Atlantique, d’autres de Marseille, du Havre ou d’Europe du Nord ; ils restaient rarement à quai plus de quelques heures. Quelques-uns étaient neufs ou fraîchement repeints, d’autres charriaient, en plus de leur cargaison, des tonnes de rouille et on se demandait par quel miracle ils ne se brisaient pas à la première vague.
Puis je retrouvais l’Ibn Batouta, il y avait toujours une corvée à effectuer, ménage, lavage de pont, lessive, épluchage de patates ; on ne repeignait pas encore la coque, comme disait le capitaine, mais on s’emmerdait tellement ferme que si une bonne âme nous avait donné de la peinture, je crois qu’on s’y serait mis. Je découvrais la vie à bord — à quai, plutôt.