C’était mon premier jour et je ne savais rien faire ; j’étais censé aider aux manœuvres des véhicules, mais comme je ne savais pas guider les conducteurs pour se garer le responsable du chargement m’a vite viré en me disant d’aller me faire pendre ailleurs, et même plus vulgairement que ça, alors je suis monté sur le pont supérieur, là où se trouve la cafétéria, et j’ai aidé le barman à ranger quelques caisses de Pepsi dans des frigos, jusqu’à ce qu’il me dise à son tour d’aller me faire mettre parce que j’ai cassé une bouteille par maladresse. Je suis allé m’accouder au bastingage en attendant l’appareillage. Le pont sentait un mélange de marée et de gasoil, le métal vibrait doucement sous mes bras, au rythme des diesels ; la file de voitures et de camions diminuait, ils disparaissaient dans le ventre du ferry, c’était merveille que de voir la quantité de matière, inerte et vivante, que pouvait transporter la gigantesque bestiole sur laquelle nous nous trouvions. L’officier qui m’avait accueilli avait une quarantaine d’années, il m’avait souhaité la bienvenue à bord, c’était le second du bâtiment — j’ignorais absolument tout des bateaux, c’en était comique. Surtout les noms des choses. La marine, c’est avant tout du vocabulaire. Proue, poupe, bâbord, tribord. J’ai pris plus de coups de pied au cul, propres et figurés, pendant ces quatre mois que toute ma vie durant. Mais j’ai fini par apprendre, un peu du moins ; j’ai su faire garer les véhicules comme des sardines dans une boîte ; j’ai su m’orienter dans l’immense rafiot, des machines jusqu’à la passerelle, et surtout j’ai su petit à petit me faire, sinon apprécier, du moins accepter par les marins.
Il y avait très peu de jeunes sur l’
Je n’étais pas Sindbad, ça c’est certain. Malgré le calme de la mer, les mouvements du bateau me provoquaient une sensation étrange, comme si j’avais fumé trop de joints — pas vraiment malade, mais pas tout à fait en forme non plus. Mon corps, mes jambes en particulier ne semblaient plus obéir aux mêmes lois que sur la terre ferme, pris d’une légère ondulation, ou plutôt une oscillation, un rythme neuf qui faisait que même le plus anodin des mouvements — grimper un escalier, parcourir un pont — requérait une acuité différente de la normale : soudain, le déplacement n’était plus un phénomène si naturel qu’on puisse l’accomplir sans y penser, au contraire, tout vous rappelait qu’il fallait en être terriblement conscient, sous peine de zigzaguer, de glisser légèrement ou même, en novembre, pendant les deux ou trois tempêtes que j’ai pu essuyer, de vous retrouver carrément sur le cul, projeté sans ménagement contre le plancher par un hoquet de l’embarcation.
Mais c’était tout de même magnifique d’être là : le paysage était grisant. Le matin, quand le soleil était encore bas, les collines du Maroc s’éloignaient, brillantes, jusqu’à devenir des taches vertes et blanches, des promontoires pour géants, pour Hercule, et la lumière paraissait jouer avec ses colonnes, du côté du cap Spartel ; puis la côte andalouse se rapprochait, et on pensait alors à l’expédition de Tareq ibn Ziyad, le conquérant de l’Espagne, et à ces Berbères qui avaient défait les Wisigoths : je commandais ma propre armée de camions, de vieilles Renault, de Mercedes ; ensemble nous allions reprendre Grenade, et ce n’était pas la Guardia Civil du port d’Algésiras qui allait nous en empêcher. Il fallait d’abord anesthésier tout le pays avec quelques tonnes de bon shit rifain, parachuté gratuitement au-dessus des grandes villes, notre offensive aérienne ; des régiments de Gnawas feront trembler les murailles des dernières cités hostiles avec leurs instruments et enfin mes poids lourds et mes bagnoles d’émigrés quitteront le ventre de l’
Les flics du port d’Algésiras devaient partager ma façon de voir, parce qu’ils se méfiaient de nous comme de la peste ; ils nous soupçonnaient d’essayer de les rouler, de faire de la contrebande, de laisser passer des clandestins. Enfin, je dis nous, mais je devrais plutôt parler des vieux marins du bateau : moi, ils se contentaient de me mépriser. Lorsque nous arrivions à quai, nous commencions le débarquement ; j’étais alors sur le sol de l’Europe, et cette sensation était étrange, au début — avant que les grillages et les baraques de la Douane dans mon dos ne me fassent comprendre qu’en réalité je n’étais nulle part.