Imagine des dizaines de kilomètres de docks, disait-il, des bassins de plus de vingt mètres de profondeur où les plus grands bateaux du monde peuvent accoster — des bateaux de haute mer, qui ne voient normalement jamais aucun port : avec nos conteneurs, nous on avait l’air d’être des barques, des plaisanciers à côté de ces mastodontes quand on les croisait dans les chenaux. Et les villes, ah fils, malheureusement on ne restait jamais bien longtemps, mais tu n’as jamais vu autant de tours, d’édifices de toutes sortes, de toutes les couleurs comme à Rotterdam, par exemple. Jamais vu autant d’immigrants, de toutes les nationalités possibles. C’est bien simple, je ne suis pas sûr d’avoir croisé plus d’un ou deux Hollandais. Il y avait un bordel rempli uniquement de Thaïlandaises, par exemple. J’ai même appris récemment que le maire de Rotterdam est marocain. C’est pour te dire à quel point ils respectent les étrangers, là-haut. Un peu comme dans le Golfe, j’ai dit. Ça l’a fait marrer. Petit con. Je vois que tu m’écoutes : Rotterdam et Doha, rien à voir, imbécile ! Et Hambourg ! À Hambourg il y a des supermarchés à putes et des lacs au milieu de la ville. À Anvers, dans le centre, tu as l’impression d’être au Moyen Âge. Mais pas un Moyen Âge crasseux comme la Médina de Marrakech ou de Tanger, non, un Moyen Âge élégant, ordonné, avec des places magnifiques et des bâtiments à couper le souffle.

— Alors ce serait plutôt la Renaissance, j’ai dit, pour faire le malin, pour montrer que moi aussi je connaissais des choses.

— Qu’est-ce que ça peut foutre ? Je t’assure que tu n’as jamais vu des ports comme Anvers, Rotterdam et Hambourg. Rotterdam a été complètement détruite pendant la guerre et regarde-la aujourd’hui. Chez nous, il faut deux ans pour reboucher un trou dans une avenue, imagine le nombre de siècles nécessaires pour reconstruire Tanger si jamais elle était bombardée, à Dieu ne plaise.

Saadi avait passé trente années en mer, sur une dizaine de bâtiments différents, et depuis quatre ans, il arpentait le Détroit à bord de l’Ibn Batouta. Saadi était divorcé et remarié avec une toute jeune femme qui venait de lui donner un fils dont il était très fier.

— C’est pour ça que tu n’es pas resté quelque part en Europe ? À cause de la famille ?

— Non, fils, non. C’est parce que quand tu passes des mois et des mois sur une barcasse d’acier, tu n’aspires qu’à retrouver ton fauteuil, ton chez-toi. L’Europe c’est bien, c’est beau, c’est agréable d’y être en escale. Mais Tanger, ce n’est pas pareil, c’est ma ville.

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