J’ai repensé aux chiens de Cruz, je me suis demandé qui allait s’occuper d’eux. Peut-être parce qu’ils étaient le seul éclat de lumière dans la noirceur des dernières semaines, leur tendresse mécanique, leur pelage et leur respiration me manquaient.

Pour ne pas être arrêté, il fallait donc que je reste sagement planqué rue des Voleurs.

Tout me paraissait loin.

Judit, plus proche que jamais, me paraissait loin.

Tanger était loin.

Meryem était loin, Bassam était loin ; les soldats de Jean-François Bourrelier étaient loin ; Casanova était loin ; je m’étais trouvé une nouvelle prison, calle Robadors, où me cacher ; jamais on ne sortait de l’enfermement.

La vie était loin.

Les premiers jours ont été difficiles — j’ai logé dans un hôtel pour étudiants, totalement inconscient : il avait fallu que je donne mon passeport à la réception, les flics auraient pu me trouver sans difficultés et venir me cueillir directement au saut du lit. Mais rien ne se passe jamais comme dans les livres. Quoi qu’il en soit, bien caché dans le Raval, dans les bas-fonds, entre les putains et les voleurs, j’avais l’impression que je ne craignais rien.

La mosquée Tareq ibn Ziyad était aux mains des Pakis ; on y croisait aussi quelques Arabes, mais peu en comparaison. L’Imam était du Panjab. J’y ai passé du temps, au début, pour rencontrer des gens, me reposer dans la prière et la lecture. Quand on n’a pas de chez-soi, qu’on ne connaît personne, il faut bien commencer quelque part : les bars ou les mosquées — et j’ai bien fait : c’est grâce à la mosquée que j’ai trouvé ma chambre dans cet appartement délabré mais agréable, au cœur de la forteresse Raval : trente mètres carrés tout en longueur, avec un petit balcon. Je partageais l’appartement avec un Tunisien appelé Mounir. Je payais trois cents euros par mois, tout compris — en fait on ignorait qui réglait l’électricité, s’il y avait une facture d’électricité ; quant à l’eau, elle venait de grands réservoirs sur le toit, et il n’y avait pas de compteurs. Je n’ai jamais réussi à savoir qui était le propriétaire — nous réglions le loyer en liquide dans un bar de la rue Sant Ramon, et voilà. Quand Mounir n’a pas pu payer, fin avril, deux types lui ont filé une bonne trempe, ça l’a encouragé à trouver le blé rapidement, il s’est démerdé, a pris des risques pour voler quatre belles bicyclettes qu’il a bradées, rien de plus.

Ma relation avec Judit était étrange. Nous nous voyions presque tous les jours. Elle m’aidait pour tout ; elle avait même été jusqu’à ouvrir un compte dans une Caisse d’Épargne, à son nom, pour que j’y dépose mon pognon — elle m’a donné la carte de retrait et le code, c’était bien plus sûr que du liquide, vu où j’habitais. C’est elle-même qui a réalisé le dépôt, elle ne m’a pas demandé d’où provenait ce fric et je ne lui ai pas expliqué.

Judit me paraissait la plus belle et la plus noble des femmes, même si, pour une raison tout à fait obscure, elle ne voulait plus de moi. Elle s’est arrangée tout de suite pour me trouver du boulot — professeur d’arabe. Deux fois par semaine, je donnais un cours particulier à Judit, Elena et Francesc, un de leurs camarades, pour dix euros de l’heure. J’étais très fier. Je leur expliquais les subtilités de la grammaire ; je commentais des vers classiques avec eux — souvent, j’avais appris le matin même dans un livre ce que j’expliquais l’après-midi ; du coup je lisais beaucoup en arabe pour préparer les cours, c’était agréable. Nous apprenions par cœur des poèmes d’Abû Nuwâs, d’après moi le plus grand, le plus subversif et le plus drôle des poètes arabes ; je leur expliquais, presque ligne à ligne, les grands romans de Naguib Mahfouz ou de Tayeb Salih que je n’avais jamais lus, mais qui étaient à leur programme.

Перейти на страницу:

Все книги серии Domaine français

Похожие книги