C’était étrange de penser qu’au fond toutes nos religions étaient des récits : des fables auxquelles certains souscrivaient et d’autres non, un immense livre d’histoires, où chacun pouvait prendre ce qui lui convenait — il y avait un recueil appelé Islam qui ne recoupait pas tout à fait les versions contenues dans Christianisme qui différait lui-même de l’ensemble Judaïsme ; ces protestants chanteurs pour pauvres devaient avoir leur version aussi — j’avais récupéré un de leurs instruments d’évangélisation, c’était une bande dessinée en couleurs d’une dizaine de pages, au trait simple ; tous les personnages y étaient noirs, sauf le Christ, doré et auréolé, avec une barbe et des cheveux longs : on y voyait un homme construire une maison de bois avec un marteau, se marier, avoir une famille ; ses enfants grandissaient autour de sa cabane ; tous travaillaient la terre. Puis l’homme devenait vieux, il blanchissait, enfin il mourait et un Jésus tout brillant l’accompagnait vers les cieux, parmi les anges.

Les putes sortaient avec l’allumage des réverbères. Elles se disposaient au débouché de la rue, côté esplanade ; la mosquée Tareq ibn Ziyad devait être la seule au monde devant laquelle des Amazones noires comme la nuit, armées de minijupes en lamé, de bustiers brillants et de talons hauts racolaient les fidèles — ceux-ci n’y prêtaient d’ailleurs plus aucune attention. Ça faisait partie du décor, comme les flics qui commençaient eux aussi à faire le tour du pâté de maisons à la nuit tombée, par trois ou quatre, en rang, fiers, bien fiers d’exhiber toute la force de l’ordre et la dureté de la loi. La vérité, c’était qu’ils accéléraient ainsi la plupart des activités illégales : dès qu’ils avaient tourné le coin de la rue, on savait, comme on le sait de l’aiguille d’une montre ou d’un astre, qu’ils mettraient cinq bonnes minutes à revenir. Il y avait des caméras de surveillance, bien sûr, mais je n’ai jamais entendu dire, dans la rue, qu’il faille s’en méfier : tout comme Dieu nous regarde tous, M. le maire pouvait bien nous observer depuis son bureau de la place Sant Jaume — personne n’y trouvait rien à redire, ni les ivrognes qui s’enfilaient des bières en gueulant des insanités presque sous la caméra en question, ni le vendeur de shit, toute la sainte journée au même endroit, ni les Noirs, propriétaires d’une écurie entière de gagneuses qui trimaient un peu plus bas pour leur compte, ni les drogués qui s’engueulaient devant le centre d’aide sociale fermé, ni les Pakistanais qui venaient, sur le tard, chercher les bières dans les frigos clandestins. Personne n’avait l’air gêné le moins du monde par ces caméras blanches, visibles, fixées de chaque côté de la venelle. Elles constituaient la rançon de la gloire.

Et puis, vers onze heures ou minuit, on allait faire un tour avec Mounir, mon colocataire. Mounir était un des échappés de Lampedusa, un des Tunisiens qui avaient atterri en France au moment de la Révolution grâce à la générosité de Berlusconi, au grand dam du gouvernement français, prêt à tout partager sauf les dettes et les indigents. Mounir avait passé quelques mois à Paris, enfin à Paris c’est vite dit, en banlieue, plutôt, planqué dans une friche à côté d’un canal, à se les geler en crevant de faim. Ces salauds de Français ne m’ont pas filé un sandwich, tu m’entends ? Pas même un sandwich ! Ah elle est belle la démocratie ! Impossible de trouver du boulot, on errait toute la journée, à Stalingrad à Belleville à la République, on était prêts à accepter n’importe quel job pour survivre. Rien, rien à faire, personne ne t’aide, là-bas, surtout pas les Arabes, ils pensent qu’ils sont déjà trop nombreux, qu’un pauvre bougnoule de plus c’est mauvais pour tout le monde. La Révolution tunisienne, ils trouvent ça très beau de loin, ils disent mais justement, maintenant que vous avez fait la Révolution, restez-y, dans votre paradis de jasmin plein d’Islamistes et ne venez pas nous emmerder avec vos bouches inutiles. Tu veux que je te dise, mon frère Lakhdar, toutes ces Révolutions arabes sont des machinations américaines pour nous péter toujours un peu plus les couilles.

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