Barcelone était belle et sauvage, j’aimais l’élégance, le rythme, les sons de la ville, la diversité des quartiers, de Gràcia au Poble Sec, depuis le port jusqu’à la montagne, l’étrange unité qu’il y avait dans les différences et les recoins, les surprises qu’offrait la ville — à deux pas de chez moi, par exemple, caché par des murailles, derrière une porte en pierre voûtée, se cachait l’hospice de la Sainte-Croix et son jardin magnifique, planté d’orangers, sa belle fontaine et les merveilleux escaliers de pierre de la bibliothèque de Catalogne — dès qu’il y avait un rayon de soleil, je m’asseyais là pour lire, sur un banc, dans le parfum des fleurs d’oranger ; les jolies étudiantes de l’école d’arts appliqués sortaient pour fumer une clope, s’asseyaient sur les marches, et c’était beau de les regarder un moment ; à quelques pas de là, sous les portiques de l’ancien cloître, un groupe de clochards se tapaient des bières et des litrons de rouge, ils avaient l’air eux aussi de trouver l’endroit à leur goût, tout comme les drogués de la rue des Voleurs, les vendeurs de shit, les détrousseurs de touristes, tout le monde appréciait ce lieu — certes pour des raisons différentes. L’hospice médiéval continuait, au fond, de remplir son office : il hébergeait de pauvres choses, des livres, des artistes, des ivrognes et des voleurs.
Le soir, lorsque Judit avait la flemme de sortir, je marchais un moment sur la rambla du Raval, longue place oblongue plantée de palmiers, parsemée de bancs, avec un gigantesque chat de bronze, statue improbable, à son extrémité — les Pakis déambulaient dans leurs
Lorsque le soleil était bas, je rentrais ; j’avais un nouveau rituel : je m’achetais une bouteille de vin rouge catalan au supermarché, quelques olives et une boîte de thon ; je m’installais sur mon minuscule balcon au quatrième étage, j’ouvrais la bouteille, la boîte, le paquet d’olives, je prenais un livre et j’attendais que la nuit tombe, doucement, j’étais le roi du monde. Mieux qu’Abû Nuwâs à la cour de Bagdad, mieux qu’Ibn Zaydûn dans les jardins d’Andalousie, je prenais une petite avance sur le Paradis, que Dieu me pardonne, il ne manquait que les houris. Je lisais un polar espagnol (faute de grives, on mange des merles) ou de la poésie arabe classique, à l’aide du dictionnaire que m’avait prêté Judit — déchiffrer un vers obscur aux mots oubliés était un immense plaisir.
J’avais découvert le vin. Un péché, certes, j’en conviens, mais un des plus agréables et des moins chers : selon la bouteille que je choisissais, elle me coûtait entre un euro cinquante et trois euros. Le puissant Royaume du Maroc taxant impitoyablement les alcools, je devais m’y contenter de café au lait ; ici la belle Espagne mettait le fruit de ses vignes à la portée de toutes les bourses.
Le soleil finissait par disparaître presque en face de moi, vers l’église Sant Pau, il me restait encore une petite demi-heure de jour, puis il faisait trop sombre pour lire sur le balcon, alors j’observais un moment la rue ; le week-end, des dizaines de personnes faisaient la queue devant le local de la secte évangéliste, ou adventiste, ou je ne sais plus quelle hérésie minoritaire, nos voisins — ils avaient beaucoup de succès auprès des indigents, parce qu’ils distribuaient des repas après l’office. On ne peut bien évidemment pas préjuger de la sincérité de la foi qui animait ces ouailles en guenilles, si ça se trouve c’étaient de vrais protestants. En tout cas, cette église (une ancienne boucherie) faisait toujours salle comble — on les entendait chanter des cantiques ; ensuite ils parlaient d’amour, du Seigneur et de ses agneaux, du Christ qui reviendrait apporter la justice au jour de la Résurrection.