Il exagérait quant aux Français : il m’a raconté qu’il avait survécu grâce aux Restos du Cœur et à la Soupe Populaire, où si tu faisais la queue suffisamment longtemps tu finissais par manger des haricots blancs ou repartir avec un paquet de pâtes sans qu’on te pose de questions. Le tableau qu’il dressait de Paris ne faisait pas envie — des bataillons de pauvres auxquels on distribuait des tentes individuelles pour qu’ils dorment à même le trottoir, au beau milieu des rues ; des banlieues interminables, abandonnées de Dieu et des hommes, où tout le monde était au chômage, où il n’y avait rien à foutre à part brûler des voitures pour se désennuyer le week-end — et surtout, la haine, disait-il, la haine et la violence qu’on ressent dans cette ville, tu n’as pas idée. Tous les jours aux informations on entend la haine qui monte. Je t’assure, ils ne se rendent pas compte, ils vont droit vers l’explosion.

Il en rajoutait un peu, c’est certain, mais ce n’était pas rassurant. La droite française voulait fermer les frontières, se bander les yeux avec un drapeau tricolore et être étanche à tout, sauf au pognon.

Mounir avait fini par quitter Paris, dégoûté, pour tenter sa chance plus au sud — et Marseille, tu as vu Marseille ? J’avais mes souvenirs des polars d’Izzo et l’impression de connaître Marseille. Mais non, Mounir ne s’était pas arrêté à Marseille, il s’était fait péter la gueule par deux types devant la gare de Montpellier, qui l’avaient agressé comme ça, pour le plaisir, disait-il. Depuis, je ne sors plus sans un couteau, ajoutait-il, et c’était vrai : il portait toujours sur lui une lame assez courte mais bien affûtée.

La vraie chance de Barcelone, la seule qui faisait que la ville soit encore une ville et pas un ensemble de ghettos à feu et à sang, c’étaient les touristes. Une bénédiction de Dieu. Tout le monde en vivait, d’une façon ou d’une autre. Les restaurateurs en vivaient, les hôteliers en vivaient, les cafetiers et les marchands de maillots de foot en vivaient, les charcutiers en vivaient, et jusqu’aux libraires, qui avaient leurs succursales dans les musées pour pomper leur part de cet or rose bronzage qui irriguait le centre. Les colporteurs de bières en vivaient, les vendeurs d’appeaux, de sifflets, de toupies magiques et de pin’s clignotants en vivaient — Mounir en vivait aussi. Après tout, comme il disait, tout le monde vole ces touristes. Tout le monde les dépouille. Ils payent leurs bières huit euros sur les Ramblas. Je ne vois pas pourquoi leur prendre un appareil photo, un porte-monnaie ou un sac serait forcément plus mal. Parce que c’est haram, précisément, c’est du vol. Non, répondait-il, si Al-Qaida permet d’égorger les Infidèles, je ne vois pas pourquoi il serait interdit de les détrousser, et il partait d’un grand éclat de rire.

La vérité, c’est que c’était difficile de le contredire : on avait parfois l’impression que c’était Dieu lui-même (qu’Il me pardonne) qui envoyait ces créatures dans nos ruelles, avec leur air innocent, en train de regarder en l’air pendant que Mounir mettait tranquillement la main dans leur sac à dos.

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