– La vision du monde que vous proposez est celle d'une jungle qui finira par nous engloutir tous. La vie est une maladie grave, au mieux on peut espérer ne pas trop en souffrir en attendant la délivrance. Une certitude? Oui, la tristesse universelle, c'est le matériau que les petits artisans que nous sommes devons travailler jour après jour. Organisez votre propre chaos, bonnes gens, cela vous fera gagner du temps. Il n'y a rien à faire contre le désespoir, il est endogène, immanent, il est inscrit au fond des tripes. Et s'il vous faut à tout prix une réponse au doute, le suicide est sûrement la plus raisonnable. Vous êtes toujours à l'écoute?
– …
– Le pire c'est que vous y avez mis tellement de talent qu'il est impossible de ne pas vous suivre.
– …
– Maintenant, je vais vous dire exactement ce qu'on vous reproche, et cette fois, je m'inclus dans le nombre. Depuis que vous êtes partis, nous avons retrouvé le chemin de la niche. Le spectacle suffisant de la médiocrité reprend ses droits, le grand show du cynisme roi va pouvoir recommencer. Vous nous avez laissés seuls face à cette télé de merde. Une dernière étincelle de conscience va s'éteindre sous cette mélasse d'images anxiolytiques qu'on nous prépare. Il n'était pas très fair play de nous avoir fait croire à Saga.
– …
– Si vous voulez bien raccrocher, j'ai d'autres appels.
Quelqu'un vient d'ouvrir le Jardin des Tuileries.
Un jogger s'arrête un instant pour souffler en s'accrochant aux grilles puis reprend sa foulée jusqu'au bassin central.
Je parierais que mon rendez-vous est déjà là, assis sur le même banc que la dernière fois.
Bien sûr qu'il est là, avec sa tête de conspirateur et sa dégaine d'espion. Qui porte un imperméable en plein mois de juillet? Qui agit comme s'il était lui-même l'homme à abattre? Qui est plus repérable que le nez au milieu de la figure?
– Monsieur Séguret, malgré tous les griefs que nous avons l’un contre l'autre, laissez-moi vous dire que votre affection pour ces rendez-vous de série B est grotesque. À cause de petits details comme ça vous ne serez jamais scénariste.
– Ne parlez pas dans ma direction.
– Ne soyez pas ridicule. J'ai aussi peu envie qu'on me voie en votre présence que vous en la mienne. Vous ne trouvez pas que vous en faites un peu trop?
– Je n'en fais pas une affaire d'État, et vous savez pourquoi: parce que c'est une affaire d'État. Hier, l'affaire Saga est passée en second à l'ordre du jour du Conseil des ministres.
– C'est vous qui avez fait du feuilleton un outil de pouvoir. Pour nous, ce n'était qu'un sit-com. Des histoires qui arrivent à des gens, point.
– À cause de vous, ma vie aussi est un sit-com. Un épisode de dix-huit heures par jour! Si je ne suis pas encore mort c'est qu'on m'a donné l'ordre de redresser la barre pour la rentrée.
– Vous me l'avez déjà dit la semaine dernière, mais je ne vois toujours pas comment demander à vingt millions d'individus d'oublier ce qu'ils ont vu entre 20 h 40 et 22 h 10 le 21 juin dernier.
– Nous sommes assis sur une bombe, Marco.
–
– C'est pourtant vrai…
– Pour moi, la bombe a déjà explosé. Plus de famille, plus de travail, plus aucun avenir, plus rien, et je ne peux même pas me plaindre à S.O.S. Amitié.
– Qu'est-ce que vous avez pensé de l'épisode d'hier?
– Vous voulez parler de cette plaisanterie écrite à la diable par votre fine équipe de tâcherons? Si vous aviez l'intention de «redresser la barre» avec ce truc-là, c'est raté. C'est un peu comme si on avait demandé à Marguerite Duras d'écrire le prochain Robocop. Ne me dites pas que vous pensiez que l'épisode 80 allait s'effacer de lui-même avec cette suite ridicule?
– Les réactions ont été catastrophiques, tant du côté du public que du Premier ministre.
– L'erreur est là, Séguret. Vous n'avez toujours pas compris que le Premier ministre fait partie du public, comme tout le monde. À lui aussi, on racontait des histoires quand il était môme. Lui aussi emmenait sa fiancée au cinéma quand il était adolescent. Lui aussi invente désormais des histoires à ses petits-enfants. Lui aussi a besoin de sa dose quotidienne de fiction. Il y a peut-être d'obscures manipulations politiques autour du feuilleton, mais dites-vous bien que votre Premier ministre se sent trahi comme s'est senti trahi le chômeur de Roubaix, la ménagère du Var et le…?
– Le pêcheur de Quimper.
– Je l'oublie toujours.
– Qu'est-ce qui n'allait pas dans cet épisode?
– Du fin fond de mon malheur, je me dis que je pourrais être à votre place, et ça va tout de suite mieux.
– Répondez, je vous en prie…