Une bonne mesure de fermeté, un zeste de sécheresse et une pointe de silence bien glacé, pas de doute, c'était la mère. Comment une fille comme Charlotte peut-elle être née de tels parents, voilà bien le seul mystère de la création qui ne cesse de me dérouter. Je prends un taxi pour arriver le plus tôt possible afin de repartir le plus tôt possible. Ils tiennent à cette entrevue autant que moi et se délectent à l'idée de m'agonir d'insultes et me pilonner de mauvaises nouvelles. Le père de Charlotte m'ouvre avec un grand sourire qui ne me dit rien qui vaille.

– Vous avez fait vite. Entrez mon petit Marco, l'apéritif est prêt.

J'attendais la volée de bois vert et voilà que madame se précipite dans mes bras. Sort de sa bouche une longue farandole de phrases toutes faites sur la joie de me revoir, mêlant interjections exaltées et embrassades intempestives. Je suis K.O. debout. Elle m’installe devant une myriade de coupelles remplies de petites choses à grignoter et lui me sert d'autorité une bonne rasade de whisky. Pour l'instant, je les laisse déballer tout ce qu'ils ont derrière la tête sans dire le moindre mot. De toute façon, il m'est impossible d'en placer une. Leur bienveillance n'est qu'une stratégie, je dois préparer ma défense. Ils ont peut-être lu quantité de ces romans policiers anglais où l'on prodigue aux invités des trésors d'attention avant de les assommer et de les enterrer dans le jardin. Le sens de cette mascarade est peut-être encore plus tragique: ils me regrettent déjà depuis que Charlotte a rencontré un type bien pire que moi.

– Mon petit Marco, vous êtes en âge de prendre des décisions d'homme. Quand vous déciderez-vous à parler mariage?

– Pardon…?

– Je suis tout prêt à écouter votre demande.

On sonne à la porte d'entrée. Coup de gong qui me sauve in extremis d'un uppercut avant la seconde reprise. Mariage? Est-ce bien le mot que j'ai entendu? Un bonhomme tout rond entre et se joint à cet apéritif invraisemblable.

– Etienne, voici notre futur gendre. Marco, je vous présente un de nos meilleurs amis, Etienne.

– Je suis un fanatique de la Saga, dit-il, je prévoyais bien des choses avant qu'elles n'arrivent. Tenez par exemple, l'explosion du gâteau d'anniversaire du caissier général de la Banque de France, j'en ai parlé à ma femme deux épisodes plus tôt.

Mariage… Charlotte leur a parlé de mariage? Je ne peux pas y croire. On sonne à nouveau à la porte.

– Tiens, ce doit être elle, justement, dit la mère.

– Qui? je demande, en me dressant sur mes jambes.

– Ma femme, dit Etienne.

On me présente Simone qui confirme que son mari avait bel et bien prévu l'histoire du gâteau d'anniversaire. De quel gâteau parlent-ils? Tous les quatre piaillent entre eux et me laissent devant mon verre de whisky. Autre explication: ils sont en train de me faire une surprise orchestrée par Charlotte elle-même. Elle va apparaître, enfin, pour m'annoncer devant sa famille et ses proches que la quarantaine est terminée et que nous allons nous marier! On sonne encore! La voilà!

– Marco, je vous présente ma sœur et mon beau-frère, dit la mère, ils habitent à deux pas et tenaient absolument à vous rencontrer depuis le temps qu'on leur parle de vous.

La sœur de ma future belle-mère habite dans le même quartier que l'actrice qui joue Evelyne (laquelle, malgré le succès, est restée «une fille simple et souriante»). Le mari de la soeur est heureux «d'avoir un artiste dans la famille». Les Bergeron sont arrivés, des voisins ou des parents, je ne sais plus. Je réponds aux questions sans vraiment les comprendre, je confonds le gâteau d'anniversaire de la Banque de France avec l'explosion d'Evelyne mais ça ne semble pas choquer grand monde. Au milieu du brouhaha, je parviens à coincer la mère de Charlotte.

– C'est votre fille qui vous a parlé du mariage?

– Charlotte? Elle est bien trop extravagante pour ça. Vous qui avez les pieds sur terre, vous ne trouvez pas qu'il serait temps de régulariser?

– Pour ça, il faudrait qu'on en parle et je ne sais même pas où elle est.

Elle met un petit fond musical et tend les cacahouètes à M. Bergeron.

– Il faut absolument que vous me disiez où est votre fille!

– Aucune idée, ça fait bien trois mois qu'on ne l'a pas vue.

Elle s'occupe de dix choses à la fois, s'adresse à tout le monde et me propose de porter un toast dans la foulée.

– Vous êtes en train de me dire qu'elle vous laisse sans nouvelles depuis trois mois?

– Mon mari l'a eue au téléphone la semaine dernière. Vous la connaissez! Même gosse elle était complètement imprévisible!

Elle court vers la cuisine pour chercher un plateau de petits fours chauds. Je slalome entre les individus pour rejoindre le père et le coupe en pleine conversation. Si j'étais lui, je ne me fierais pas à mon apparente docilité.

– Comment va-t-elle? Qu'est-ce qu'elle vous a dit? Elle avait des problèmes? Elle appelait de loin? Répondez, bordel!

En s'empiffrant de pistaches, il cherche dans ses souvenirs, un peu surpris.

Перейти на страницу:

Похожие книги