Et Fred, celui que l'on attend tous, la coqueluche de toute la Saga, celui qui fait figure de Sauveur? Eh bien, le Sauveur en a marre de l'humanité. L'humanité est ingrate, l'humanité mord celui qui tend la main vers elle, que ce soit pour mendier ou lui venir en aide. S'il invente de quoi panser un mal, l'humanité va ouvrir dix autres plaies. Elle a un sixième sens, pour ça. Fred ne prononce pas un seul mot de tout l'épisode mais son cri intérieur nous vrille les oreilles. Lui qui a inventé la machine à broyer les guerres, la machine à éradiquer les virus, la machine à nourrir ceux qui ont faim, la machine à redonner l'espoir, il commence à se demander si tout ça a servi à quelque chose. C'est dommage. Il venait d’inventer une machine à nettoyer l'Inconscient. Une sorte de technique chirurgicale pour opérer l'âme, lui enlever ses kystes et ses caillots sans laisser de séquelles. Mais il la jette au panier des qu'elle est au point. Ça aurait pu servir, allez savoir.

Une seule fin s'imposait, un seul épilogue. Il s'agissait d'un rêve de Camille qui n'a jamais été montré. Tout de suite après, elle se réveillait en sursaut et son Jonas préféré la prenait dans ses bras. Ce rêve, nous sommes allés l'exhumer du fin fond d'une poubelle pour le rendre à la vie réelle des personnages. Et peut-être à la vie tout court.

Camille nous en menaçait depuis trop longtemps. La séquence est extrêmement courte. Elle se regarde dans son miroir, éclate de rire, un vrai rire qui part du cœur, puis elle lance un Viva la Muerte à ceux qui veulent l'entendre, pose le canon du revolver dans sa bouche et tire. Un impact de sang se fiche dans le mur.

Générique.

<p>HUBRIS</p>

Personne dans le couloir.

Ça ne veut rien dire, ils sont peut-être planqués dans l'escalier, comme la semaine dernière. Je tente une sortie, mon téléphone portable en main, en cas d'urgence.

L'ennui c'est que dans le commissariat dont je dépends, il y a une télé, bien cachée dans un vestiaire, pour les longues nuits de garde. Des spectateurs de la première heure, ces gars-là. Le jour où je suis allé porter plainte, les flics ont défilé dans le couloir pour voir à quoi je ressemblais. Certains avaient juste un truc dans les yeux qui disait: c'est lui… c'est lui… D'autres étaient plus bavards («Vous voulez voir l'inspecteur Jonas? il a démissionné») et j'ai vite compris que, pour eux, tout ce qui m'arrivait était pain béni. Depuis je ne vais les voir que pour trouver un abri provisoire.

Toujours personne en haut de l'escalier.

La voie semble libre, celui qui aurait voulu me casser la gueule me serait déjà tombé dessus. Même ce crétin de syndic a dû remettre ça à plus tard. Il veut me faire payer les boîtes aux lettres arrachées, l'ascenseur cassé, et surtout, le nettoyage des graffitis. Ça part de la porte cochère, ça court sur trois étages, et ça finit en feu d'artifice autour de ma porte (On te fera sauter la gueule, signé Menendez. Tu paieras pour Camille et les autres. Ci-gît une ordure, etc.). Il y en a des milliers qui se chevauchent, illisibles. Certains ont dessiné ma tête au milieu d'une cible. Parce qu'on la connaît, ma tête. Ils se sont bien chargés de la médiatiser. Un hebdo fouille-merde l'a passée en page deux, avec au-dessus «wanted» et forte récompense. Qui a dit que les scénaristes n'avai jamais leur part de gloire?

Ma boîte aux lettres a été réduite en miettes, si bien que le facteur jette purement et simplement mes deux sacs d'injures quotidiennes à même le dallage du hall. Les lettres dégoulinent de par tout, on les piétine, on les déchire, et quand je ne passe pas deux jours de suite, la concierge met le tout dans le container de la voirie. S'il y avait un mot de Charlotte perdu au milieu de ce torrent d'insultes et de menaces de mort, il me serait impossible de mettre la main dessus. Par curiosité, je saisis une ou deux lettres, au passage. «Cher petit scénariste de mes couilles, ce n'est pas en mon nom que je t'écris, je suis bien au-dessus de ça, mais t'attaquer à des enfants était la pire des saloperies, etc.» «Monsieur, ce dont vous vous êtes rendu coupable n'a pas de nom. Vous n'avez certainement pas lu La Divine Comédie de Dante, mais sachez que le neuvième cercle de l'enfer est réservé à des gens comme vous…» Dans le tas de ce matin, une enveloppe m'accroche tout de suite le regard. Je la retourne dans tous les sens sans y croire, mais non, ce n'est pas un rêve, je suis une vedette. Cette lettre m'est parvenue avec, pour seule adresse: Au dernier scénariste de Saga qui n'a pas quitté le pays, Paris. Même le Père Noël n'a pas droit à tant de diligence de la part du personnel des Postes. Pas le temps de l'ouvrir, j'entends le grincement de la porte de la concierge et quitte le hall en sachant déjà ce qui m'attend sur le trottoir.

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