Ces deux flics ont suffi à calmer mon inclination pour les images mythiques. Inutile de les traquer, il va y en avoir beaucoup d'autres. Ce matin, dans les premières lueurs du boulevard Bonne-Nouvelle j'ai senti que la Ville Lumière allait me manquer. En traversant le pont de Brooklyn sous un soleil qui attendrit les câbles, Paris m'est apparu comme un petit bibelot qu'on secoue pour faire de la neige. Je ne sais plus d'où je viens et je m'en fous. J'ai faim de choses grasses. J'ai soif de choses fortes. J'ai envie de me promener torse nu avec mon tee-shirt sur les épaules. J'ai envie de tout montrer du doigt comme un rapper. Buildings et prédicateurs fous aux coins des rues, limousines aux verres fumés, sortie de bureau des Nike girls, delicatessen et homeless avachis:

Je suis à New York.

*

Le taxi m'arrête au croisement de la 52e Rue et de la 11e Avenue. Brusquement, les gens ont disparu, les voitures aussi, je me retrouve entre un terrain de basket vide et un restaurant désert: le Zeke's. Je passe une double porte et longe le bar de dix mètres de long, un type sort de la cuisine avec un sac en plastique bourré de bières dégoulinantes de fraîcheur. Il m'installe à une table en devanture et me tend la carte. Je préfère attendre et regarder au-dehors.

Quelques rares gratte-ciel, un bloc d'immeubles raisonnables, des escaliers extérieurs, comme dans West Side Story. Au loin, je devine l'Hudson River.

J'attends, immobile.

– Je suis sûr que tu te sens comme dans une toile de Hopper.

Accolades et tapes dans le dos, façon mafieux. Jérôme porte exactement les mêmes vêtements qu'à Paris, mais ici, ça lui donne un petit air élégant.

– Tu viens d'arriver?

– Direct de J.F.K.

– T'as vu cette putain de ville?

– …!

– Dès les premières minutes, je suis rentré dedans comme dans des charentaises. Comme Judy Garland à la fin du Magicien d'Oz, je me suis dit: There's no place like home. Je me suis mis à parler comme un vieux vendeur de gnôle de Harlem et personne ne s'en est étonné.

– À Paris, tu parlais déjà comme un vieux vendeur de gnôle de Harlem.

– Il y a une chose qu'on place au-dessus de tout ici: c'est ton droit inaliénable à la bizarrerie. Quand un type se balade avec un nez rouge en psalmodiant des conneries, ça ne peut être qu'un acteur qui répète un rôle. Personne ne passe pour dingue, on te laisse toujours le bénéfice du doute. Je ne comprends pas pourquoi on n'a pas inventé plein de petites encoignures comme ça dans tous les pays du monde. Des Babylone à usage de tous. Tu y restes une semaine, un an, et tu retournes à la civilisation pour reprendre ta petite vie, peinard. Il y aurait beaucoup moins de problèmes.

– Je pensais que tu étais basé à Los Angeles.

Il m'explique qu'à New York il se passe autant de choses que là-bas. Son contrat l'oblige à faire l'aller-retour deux fois par mois.

– Et Tristan?

– Il est dans le Montana, avec Oona. Je voulais l'installer ici mais il préfère la cambrousse, tu connais l'oiseau. Je vais les visiter un samedi sur deux, en attendant que Oona passe son diplôme. Après, on verra.

– Il zappe?

– Plus vraiment. II a des copains qui lui font voir du pays dans un pick-up truck. Je suis content de le savoir là-bas.

Il passe la commande pour nous deux, je ne comprends pas un mot. On nous apporte du vin californien dans une carafe. Jamais je n’ai vu Jérôme aussi calme, aussi à l'aise. Aussi adulte. J'ai envie de lui demander s'il est enfin là où il a toujours voulu être, ou s'il lui reste encore du chemin à parcourir.

– Difficile à dire. Il s'est passé tellement de choses en si peu de temps. Je suis consultant sur la version américaine de Saga, mais les scénaristes n'ont pas vraiment besoin de moi, c'est juste pour la forme. J'écris Deathfighter 3 pour Stallone mais ça commence à sentir le réchauffé. Il m'a proposé un autre projet avec Eastwood, ça devrait se faire.

– Tu veux dire Clint Eastwood?

– Tu en connais un autre?

– Clint lui-même? Dirty Harry?

– Callahan, le vrai Callahan. Ça l'a beaucoup amusé quand je lui ai raconté ça. Un projet de film comme celui-là, c'est un bordel de droits inextricable, il faut des cargaisons d'avocats pour démêler les contrats et ça prend un temps fou. En attendant, j'ai proposé une idée de série à N.B.C., ils viennent d'accepter le Pilote.

Il m'annonce toutes ces choses extraordinaires avec une platitude qui frôle la perversité. Si je ne connaissais pas Jérôme, je serais persuadé qu'il cherche à m'en mettre plein la vue. En fait, c'est tout le contraire. Jérôme parle avec la modestie de celui qui a trouvé sa voie, celui qui n'usurpe aucune place, celui qui est where he belongs, comme il dit.

– milliardaire! Tu dois être milliardaire!

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