Elle reprend son bras avec violence et me défie du regard:

– C'est dans votre intérêt autant que dans le nôtre.

Dans le seul épisode où on les voit, le maquilleur a mis deux bonnes heures à les faire, ces cicatrices. À moins qu'il ne soit dans le coup, lui aussi!

– Lâchez-moi!

Un pulsion de violence monte en moi, le serveur nous sépare, m'attrape par les revers et me jette contre une table qui dégringole avec moi.

Mildred a déjà disparu.

Je me relève lentement. Il m'ordonne de ficher le camp.

– C'est la première fois qu'elle vient, cette fille?

Pour toute réponse, il me saisit par le col et me fout dehors.

Au beau milieu de la rue, je la cherche du regard.

Je demande l'heure à un passant.

1h40.

Tu ne dors donc jamais, Seigneur?

Tu as décidé de ne plus me lâcher jusqu'à ce que j'aie compris? Ne T'inquiète plus: j'ai compris. Je peux même Te le faire, Ton monologue intérieur, Ta voix off: «Petit Marco, tu as voulu jouer dans la cour des grands, Me défier sur mon terrain, mais Je vais t'apprendre, Moi, ce qu'est un point d'action dramatique, une fausse piste, une relance. Tu vas en avoir, de la péripétie.»

Acharne-Toi sur les autres, ils sont tout aussi coupables que moi. Toi seul sais où sont allés se cacher Mathilde, Louis et Jérôme, et ce qu'ils font à cette seconde précise.

Où êtes-vous, tous les trois?

– C'est lui?

– Bien sûr que c'est lui.

Deux silhouettes avancent vers moi.

– Tu nous reconnais?

Mais oui, je vous reconnais. Ce serait un comble. Vous êtes Bruno et Jonas. Mais Mildred vient de me faire le coup il y a une minute à peine et l'effet de surprise s'est émoussé. Je me rends bien compte que tout ça est très au point mais je n'ai pas envie de rentrer dans votre belle mise en scène.

– Tu nous reconnais, dis?

La pire chose qu'on puisse faire à un acteur, c'est justement de ne pas le reconnaître.

– Ma gueule ne te dit rien!

– Non, rien du tout.

– La mienne non plus?

– Franchement je ne vois pas, les gars.

Pour qui se prennent-ils, ces acteurs? Avant de rencontrer leur rôle ils n'étaient rien. Sans nous, ils ne seraient rien. Et voilà que maintenant, ils réclament leur légitimité, leur retour à la normale?

Misérables petits personnages issus d'une pirouette de mon imagination. Vous me devez tout.

*

Les misérables petits personnages issus d'une pirouette de mon imagination m'ont laissé dans le caniveau, la gueule en sang. Un flic flanqué d'un ado qui fait ses premiers pas dans le monde des adultes, ça cogne dur. Je ne les aurais pas crus capables de ça. De bien pire, soit, mais pas de ça.

Je m'assois sur le bord du trottoir et regarde passer les taxis.

J'accuse un coup de fatigue.

J'aimerais être avec Charlotte, juste ce soir. Elle me donnerait le mouchoir dans lequel elle ne pleure jamais pour éponger mon sang.

Une moto s'arrête juste devant moi.

– Dites, je cherche la rue Poissonnière.

Sur son porte-bagages, solidement harnachée, je vois une télé portable qui vient sûrement de rendre l'âme.

– Vous allez tout droit jusqu'à République, vous continuez par le boulevard Bonne-Nouvelle et vous tournez sur la gauche dès que vous croisez le cinéma Le Rex. Si vous cherchez le 188, c'est au bout.

– Merci!

Il fait rugir le moteur et disparaît dans la nuit.

<p>LES EXILÉS</p>

En sortant de l'aéroport, dès que j'ai vu ces deux flics parfaits, je me suis senti à New York.

Gainés dans un bleu roi qui fait jaillir les écussons jaunes, la matraque ballante jusqu'au tibia, une casquette à faire rêver les backrooms, et une paire de Ray-ban à miroir qui vous renvoie dans la seconde l'image d'un suspect.

L'un ventripotent et droit comme un I, l'autre filiforme et droit comme un I, ils ont fait de moi l'espace d'un instant un grand fanatique de la Loi et de l'Ordre. Quand je les vois tourner autour d'une voiture mal garée, des petites bulles d'enfance me remontent en surface. Je revois mon oncle Dominique, incapable de raconter New York chaque fois qu'il en revenait; il se contentait de nous dire que c'était comme dans Kojak et s'arrêtait là. Je me souviens d'avoir ri aux larmes en voyant la kyrielle d'uniformes qui court après Buster Keaton dans Cops. La première fois que j'ai vu la photo de l'assassinat de Lee Oswald, entre deux policiers, je suis resté tétanisé par la violence de l'instant. Mais les images ne sont presque rien en comparaison du fatras de lieux communs des séries policières américaines. Quand j'avais douze ans, je pensais que tous les flics du monde lisaient ses droits au type qu'ils embarquaient. Je croyais qu'il suffisait de payer une caution pour se retrouver dehors. J'étais persuadé que dans une cour de justice, il fallait jurer sur la Bible. J'ai même été un peu choqué quand j'ai acheté, à quinze ans, une bouteille de whisky sans qu'on ne me demande rien.

Je n'hésite pas longtemps entre le métro et le taxi et grimpe dans un de ces trucs jaunes à damier pour filer vers la ville.

– Manhattan, Fifty Second and Eleven.

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