– Le vicomte Pierre Alexis Ponson du Terrail est un de vos illustres prédécesseurs. Romancier fécond mais surtout feuilletoniste extravagant. Des milliers de pages où il fait preuve d'une imagination féroce pour précipiter ses personnages dans les situations les plus inextricables. Si son œuvre n'évoque plus grand-chose aujourd'hui, son héros est passé dans le langage courant pour qualifier l'inqualifiable.
– Rocambolesque!
– Rocambole, parfaitement. Il court sur une bonne trentaine de romans,
– Jamais lu.
– Inégalé! Un mélange de sibyllin et de pittoresque à vous couper le souffle. Quand je lis la dernière ligne de la toute dernière aventure de Rocambole, j'ai totalement oublié la première. Je pourrais passer une vie entière à les monter en boucle. Mais la rigueur n'était pas la première qualité de ce cher Ponson, il se souciait assez peu de vraisemblance et de psychologie. À cause d'une fâcherie avec le directeur de son journal, Ponson écrit un dernier épisode de son feuilleton sous le coup de la colère: il enferme son héros dans une cage en métal et le jette à la baille par deux cents mètres de fond. Fou de rage, le directeur fait appel à d'autres auteurs pour le remplacer mais tous déclarent forfait.
Je ne m'en serais pas mieux tiré. Rien qu'à l'injonction de ressusciter Camille, je me suis fait des nœuds dans les synapses.
– Heureusement, le grand homme consent à reprendre le feuilleton sous les supplications du patron. Vous allez me demander comment il s'est tiré d'affaire, non?
Pas besoin, il sait combien ce genre d'anecdote est vitale pour un gars comme moi.
– Le plus simplement du monde, Ponson a commencé l'épisode suivant par:
– Il a osé?
– Et comment.
Perfection! Quelle liberté! Quelle leçon pour nous autres! Je pensais que notre feuilleton était un point de non-retour, un
– Vous et vos trois acolytes étiez un peu nos Ponson du Terrail modernes. Délire échevelé, fuite en avant jubilatoire, votre Saga m'a follement amusé.
– Nous étions très loin de ce niveau-là.
– En tout cas, en mémoire de ce cher homme, je me dois d'intervenir. Ce qu'il a fait pour Rocambole, je vais le faire pour vous. Ou peut-être pour la Saga.
Deux minutes plus tard, je cours comme un dératé jusqu'à la Bastille. Libre, en sueur, incapable de savoir dans ce qui m'arrive quelle est la part de Dieu, du diable, du hasard, du rêve, du réel, de la folie des humains ou de la mienne. À bout de souffle, je m'adosse à une fontaine Wallace et me passe un peu d'eau sur le visage. J'ai besoin d'un endroit calme où me reposer juste un moment. Juste un moment. Devant un verre de vodka. Une bouteille entière de vodka. J'ai envie d'être ivre, de parler à des gens sensés. Ne pas parler du tout. Qui sait où je dormirai ce soir?
En remontant la rue de la Roquette, l'enseigne vacillante d'un bar m'attire l'œil.
Il n'est qu'une heure du matin.
– Vous ne fermez pas tout de suite?
– Dans trois quarts d'heure.
– Vous avez de la vodka au poivre?
– Non.
– Donnez-moi n'importe laquelle, double.
Le lieu est incroyablement désert. Feutré, confortable, mais désert. Agrippé au comptoir, perché sur un tabouret, j'avale mon verre d'un trait et en commande un autre. Le barman pose devant moi une coupelle de cacahouètes et met un disque de jazz.
Mon rythme cardiaque redevient normal. Je pousse un long sou pir de bien-être en fermant un instant les yeux.
Paix.
Je m'imagine passer le reste de ma vie dans ce bar à boire de la vodka et écouter du saxo, seul, hormis la silhouette fantomatique du barman qui disparaît dans une arrière-salle. Voilà peut-être le secret du bonheur, ne plus penser qu'à l'instant présent, comme s'il s'agissait d'un extrait de film dont on ne connaît ni le début ni la fin.
Une femme entre et s'assoit sur un tabouret, à quelques mètres de moi. Elle est vêtue d'un Jean trop grand de deux tailles et d'un vieux tee-shirt à manches longues avec le mot amnésie écrit dessus. Elle commande un bourbon
Je la connais.
Je connais cette fille, bordel.
Trop beau pour durer. Rien qu'un sursis. J'étais bien, dans ce bar, il y a une minute à peine.
Elle a un pouvoir de fascination qui, faute de client, ne s'exerce que sur moi. Elle est venue parce que j'y suis.