Tard dans la soirée, nous nous sommes installés devant l'écran, Jérôme et moi, pour voir After Hours de Martin Scorsese. Un traiteur est venu nous livrer des petites choses succulentes et j'ai débouché un pinard qui m'a coûté le prix d'un rebondissement de dernière minute. Juste au moment de plonger dans cette approximation du bonheur, une silhouette a glissé dans le couloir.

– À cette heure-là, ça ne peut être qu'un acteur.

Quand je lui fais signe d'entrer, il ose à peine passer la tête dans l'entrebâillement. Je le reconnais tout de suite, impossible de me souvenir de son vrai nom, je préfère l'appeler Walter.

– On m'a dit que…

– Oui, c'est ici.

Il se tient moins droit que le soir de cette fameuse fête ou je l’ai vu faire le faraud. Il porte le vêtement avec bien plus d'humilité et ses yeux ne sont plus braqués sur le miroir qui reflète son éblouissanté carrière. Nous savons pourquoi il est là, il ne sait pas que nous le savons, mais après tout, notre métier est de savoir avant tout le monde ce que les gens ont derrière la tête. Moins sadique que Jérôme, je lui propose une chaise, un verre de vin, un sourire.

Il accepte le tout.

– Je vis en assistance respiratoire depuis deux épisodes. Des amis téléphonent chez moi pour savoir si je vais mieux. Ma femme va faire une dépression. J'allais devenir l'image de marque d'une maison de disques mais on vient de m'annoncer qu'il était hors de question je signer un tel contrat avec un homme dans le coma. Mes gosses me demandent si je vais sortir de ce lit d'hôpital ou si je vais mourir. Les gens qui me croisent dans la rue hésitent à se signer.

J'éprouve une certaine gêne mais Jérôme a du mal à cacher de délicieux picotements. La semaine dernière, nous nous sommes amusés à répondre au questionnaire de Proust pour un magazine. À la question «pour quelle faute avez-vous le plus d'indulgence?», il a répondu: la rancune.

– Mais tout ça n'est rien, dit Walter. La chose qui me terrorise vraiment, c'est ce personnage bizarre apparu dans l'épisode 70 qui menace de couper le robinet d'oxygène.

Idée de Louis. Jérôme a tenu à faire lui-même la description du type…

– Je ne suis pas venu jouer les hypocrites. Je suis là pour vous supplier, je n'ai pas d'autre mot.

Même Laurence Olivier serait incapable de simuler une peur pareille. Pas de tremblements, pas de sueurs, mais une voix d'outre-tombe et un regard blanc à faire fuir. Une peur de l'intérieur, façon Actor's Studio. Même M.Vengeance en personne est sur le point de fléchir.

– Ce type n'a peut-être pas l'intention de couper quoi que ce soit, dit-il. Ne vous mettez pas dans un état pareil.

– J’aimerais bien vous y voir! Un masque à oxygène sur le visage, réduit au silence… Impuissant! Si vous éloignez cet individu, je ferai tout ce que vous voulez! Tout!

D’un seul regard, je comprends que Jérôme ne lui en veut plus.

Un mea culpa sincère et il est le premier à vouloir passer l'éponge. Lentement, il raccompagne Walter jusqu'à la porte.

– Rassurez votre famille, nous allons chasser ce vilain bonhomme à tout jamais. Considérez-vous comme hors de danger Et puis, qui sait, il est possible que vous sortiez du corna plus tôt que prévu.

– … Vous croyez?

– Nous sommes capables de miracles.

– Au nom de tous les miens, merci.

Nous le voyons quitter l'immeuble dans la nuit noire. Jérôme n'a pas envie d'en rajouter, moi non plus. Je nous verse deux verres, il enclenche la cassette.

*

– Qu'est-ce que c'est que ces têtes d'enterrement…?

Le Vieux arrache la lettre des mains de Jérôme.

Vieille Ordure.

Tu suivras cette salope dans la tombe. Toi et son abruti de mari, cet acteur de merde à qui je vais donner son plus beau rôle au théâtre. Cette chienne de Lisa aurait dû m'écouter quand il était encore temps. J'ai eu sa peau, j'aurai la tienne et celle de l'autre. Lisa était à moi.

Ce matin, sans me soucier du destinataire, j'ai ouvert machinalement une lettre adressée à Louis. Il reste un bon moment les yeux rivés sur ces lignes. Personne ne croit à son rictus détaché.

– Il faut la montrer à la police, Louis.

– Ils vont encore m'interroger pendant des heures pour rien. Ce n'est pas la première que je reçois.

La lettre sort d'une imprimante laser comme il y en a des milliers et le texte en lui-même ne leur apprendra rien de nouveau.

– C'est une menace de mort, dit Mathilde. Louis, vous allez me faire le plaisir de filer immédiatement au commissariat sans discuter.

– Le fumier qui a ecrit ça n’a rien a voir avec moi, ni avec la mort de Lisa. C'est juste un malade mental qui lit trop les journaux. Vous ne trouvez pas étrange qu'il se manifeste quand la Saga fait un succès?

– Il a l'air bien renseigné.

– C'est à cause de cet imbécile d'acteur qui a donné des interviews.

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