Louis ne l'appelle jamais par son nom et dit «l'acteur». Si un tueur à gages, un comptable ou un chiropracteur lui avait volé sa Lisa, il n'aurait pas manifesté tant de mépris. Quand Mathilde insiste pour qu'il aille prévenir la police, il quitte le bureau de mauvaise grâce, la lettre dans une main et son imper dans l'autre. Nous reprenons le boulot en silence, comme si le monde réel nous était tombé dessus, en bloc. A force de nous cacher derrière un rempart de fiction, dans un ailleurs où nous sommes les maîtres absolus, ce monde réel nous semble si loin. Si sauvage. Il n'obéit à aucune logique, aucune progression dramatique. Du strict point de vue de la vraisemblance, le réel n'est pas crédible une seconde et personne ne fait rien pour y changer quelque chose. Il faudrait sans doute élire des scénaristes pour imaginer notre histoire à venir.

Quoique…

Vu le genre de truc que je suis capable de pondre en ce moment, je précipiterais notre pauvre monde encore plus vite dans le chaos. Je ne sais plus si ce que j'écris confine à l'absurde ou au délire. Mathilde et Jérôme se demandent parfois si je n'ai pas disjoncté. En revanche, le Vieux adore tout ce que je fais. Pour lui, la Saga doit s'emballer toujours plus, braver de folles tempêtes pour arriver a bon port, un soir de juin. Si le feuilleton n'a de limites que celles de mon imagination, je prends un malin plaisir à les repousser par peur de les voir me barrer la route. Depuis les trois derniers épisodes, j'ai fait apparaître et parler Dieu, j'ai recréé une disparue et j'imagine très sérieusement de faire débarquer quelques extraterrestres. Pas des petits hommes verts avec des gros yeux et antennes, mais des êtres à l'apparence humaine, pas plus monstrueux que l'homme de la rue. Mes extraterrestres seront débonnaires et trop humains. Le Vieux trouve l'idée ambitieuse, à la limite du casse-gueule. Mais comme toujours, il m'encourage dans cette voie. Plus jamais nous n'aurons cette liberté-là, répète-t-il inlassablement.

*

Les maîtres du monde pleurent aussi. La fatigue doit jouer. J'ai ouvert une armoire pour y trouver un tee-shirt propre et j'ai éclaté en sanglots, comme ça, à l'improviste. Deux minutes plus tard j'ai poussé un profond soupir et tout est allé mieux. Le chiffre 41 clignote sur mon répondeur, c'est la moisson de la journée. Je laisse défiler les messages au cas où Charlotte aurait décidé d'alléger ma peine pour bonne conduite. Je n'entends pas sa voix.

Comme tous les jeudis soir, je ne sais pas quoi faire de ma peau. Je n'ai pas envie de rester chez moi, je n'ai pas envie de voir des gens qui me parleraient de la Saga. Le bureau est bien le seul endroit au monde où, passé une certaine heure, on ne parle plus du feuilleton. Mais ce soir, j'ai envie de traîner, seul, à l'air libre, au cœur de cette belle soirée de printemps, dans des quartiers déserts.

Avenue de l'Opéra, je m'arrête à toutes les vitrines d'agences de voyage qui affichent leurs prix pour n'importe où. Ne me reste qu'à choisir. Tokyo. L'île Maurice. Veracruz. Rome. New York. Toutes destinations chargées d'images, de contes et de légendes. De fictions. En revanche, aucun film ne se déroule quand je lis Oslo sur une affichette. J'imagine un lieu sans histoires et sans mensonges. Un endroit où les gens disent oui quand ils ont envie de dire oui. Des bâtisses qui n'encombrent pas le regard. Des bars d'une rare innocence. Une femme qui ne penserait qu'à l'instant présent. Une chambre d'hôtel saine et claire. L'année prochaine, peut-être.

Je passe les guichets du Louvre et m'assois au bord de la pyramide.

Au loin, on ferme le jardin des Tuileries.

Je reprends mon chemin et longe la Seine.

À quelques pas du Pont Neuf, quatre clodos sont installés devant la vitrine d'un grand magasin, je ralentis en passant à leur hauteur. Un écran géant diffuse un film, un autre un documentaire, mais les regards sont tous braqués sur les personnages muets de la Saga qui s’agitent parmi d'autres caissons lumineux. Les gars font des commentaires salaces en descendant leur picrate.

Peu de voitures dans les rues.

Je ne peux pas croire que c'est en partie à cause de moi. Sans que je le veuille vraiment, je me retrouve sur la rive gauche. La place de l'Odéon est exsangue. Les ouvreuses des cinémas prennent le frais sous les affiches.

Un attroupement, dans un tabac du boulevard Saint-Germain. J'entre pour commander une bière. Le serveur tire le demi sans cesser de regarder vers la télé et le pose devant moi sans même me voir. Mordécaï vient de s'acheter toute une fête foraine pour pouvoir s'y amuser seul. Le voir grimper dans des manèges qui ne fonctionnent que pour lui a quelque chose de pathétique. Des milliers d'ampoules de toutes les couleurs brillent pour son seul regard. Un client accoudé près de moi dit, à mi-voix:

– C'est quand même beau, le pognon.

Apparaît, dans la séquence suivante, le visage de Ferdinand. On le voit dans le feuilleton pour la seconde fois.

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