– C'est qui celui-là?

– Le copain de Bruno qui sert de cobaye à Fred. On le voit écrire une lettre à la femme qu'il aime, seul, dans un décor digne de la Bohème. On entend sa voix en off.

Ne sachant où tu te trouves, je t'imagine partout. Dans le métro que je prends, derrière les portes que je pousse, dans les rues où je passe. Si tu savais comme c'est cruel, toutes ces rues qui bifurquent, et cette peur de choisir celle où tu n'es pas. Quand j'appelle une de tes copines, je suis sûr qu'elle me ment, que tu lui fais de grands signes. Quand je téléphone à un ami, je t'imagine dans son lit, à quelques mètres. Parfois j'ai peur que tu ailles mal, mais la plupart du temps j'ai peur que tu ailles bien. Depuis ton départ, je grave un bâtonnet par jour sur le mur de ma chambre, et pour l'instant j’ai écrit: absence manque défaut privation faute OUBLI OMISSION LACUNE ÉLOIGNEMENT éclipse déficit. Il me reste deux ou trois synonymes pour tenir encore quelques semaines. J'aimerais juste savoir où tu es, Charlotte. Je t'aime tellement.

– Et elle, c'est qui?

– On te dit que c'est sa gonzesse.

– Tu nous remets une côtes-du-rhône, René.

– Qu'est-ce que ça peut nous foutre si sa souris s'est tirée.

– Ça t'est jamais arrivé, à toi?

– Si.

– Bah alors…

J'ai marché jusqu'à Montparnasse. Au loin, j'ai vu la dernière image de la Saga sur la petite télé d'un pompiste de la rue d'Assas.

La vie reprend son cours, les terrasses se repeuplent et le trafic fait pulser le boulevard. J'essaie de me persuader qu'il s'agit d'un soir comme un autre, même si, sur le chemin de l'avenue de Tourville, j'entends des bribes de conversations, des prénoms familiers et des mots tout droit sortis de ma plume.

Tristan a l'air de s'ennuyer, tout seul. J'ai même cru que l'écran était éteint. Son frère est allé chercher du sucré. Je lui demande ce qu'il a pensé de l'épisode.

– Vous arrivez encore à me surprendre, tous les quatre. Des fois c'est n'importe quoi, des fois ça t'hypnotise, mais on ne peut jamais dire que c'est chiant ni prévisible.

Je lui demande ce que donne la réapparition de Marie, bricolée à partir d'anciens épisodes, même si pour lui l'effet de surprise ne joue plus depuis qu'il assiste au montage.

– Les trucages de William ne se voient pas, on a l'impression qu'elle est vraiment revenue, ça fait un choc.

Pour une petite séquence en passant, l'illusion suffît, mais nous ne devons pas abuser de ce genre de repiquage, ça finirait par voir. L'idéal serait de convaincre la vraie Elisabeth de venir jouer une scène. Juste une toute petite. Une «Spécial guest star», comme dirait Jérôme.

– À part ça, il est temps que le feuilleton s’arrête, reprend Tristan. Faut finir en beauté. Ce serait une vraie connerie de vouloir pisser de la Saga une saison de plus.

De ce côté-là, pas de souci, Séguret n'en a même pas émis l'idée.

– Chocolats, esquimaux, j'en ai même pris un pour toi, Marco.

Je propose à Jérôme d'appeler Elisabeth Réa pour savoir ce qu'elle devient. Elle a laissé le numéro de son hôtel dans l'agenda du Vieux.

*
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