J'aimerais bien crier au délire avec Jérôme mais il y a quelque chose de troublant dans la démonstration de Louis. La manière dont Séguret essaie de nous déposséder de la Saga va bien au-delà d'une question d'Audimat et de gros sous. On sait déjà que la télévision est l’instrument de pouvoir numéro un, il n y aurait rien d’étonnant à voir la raison d'État mettre son nez dans la fiction quand le débat politique n'intéresse plus personne depuis belle lurette
– Au risque de passer pour un paranoïaque de la manipulation je dirais que, pour le rôle du petit étudiant, ils vont sûrement trouver un acteur qui a des faux airs de présidentiable, un élu parfait.
Jérôme l'encourage à aller jusqu'au bout de ses divagations et Louis porte l'estocade sans la moindre pitié:
– Si on venait m'annoncer que cet épisode 81 a été écrit pendant le dernier Conseil des ministres, ça ne m'étonnerait pas plus que ça.
Jérôme feint de recevoir une flèche en plein cœur et tombe à la renverse dans un canapé. Je ne sais pas ce qui le dérange à ce point dans l'analyse de Louis, hormis l'exaspération bien légitime du conteur dépassé dans sa propre imagination.
– Dix-neuf millions de spectateurs, mes enfants. Dix-neuf millions.
– Tu nous as habitués à tout, Louis, mais la propagande d'État, la Saga du Big Brother et l'intox cathodique, tu ne nous l'avais jamais fait! On est en plein thriller politique façon années cinquante!
– C'est ma lecture et je ne l'impose à personne. Une chose est sûre: nous avons engendré un monstre. Qu'il serve le pouvoir en place, la crise ou les marchands de vanille, tout ce merdier nous dépasse.
Silence.
Mathilde allume un cigarillo avec toute la discrétion qu'on lui connaît. Du regard elle me demande ce que j'en pense, d'une moue je lui réponds que je ne sais plus quoi penser.
Tristan regarde la télé. Jérôme demande ce qu'on fait. La question reste en suspens. Il ne nous reste plus qu'à chercher une idée, puisque c'est notre métier.
Tout le monde se met à gamberger, comme s'il s'agissait d’un point d'action dramatique de la Saga.
– Si quelqu'un a une idée…
Une idée, nom de Dieu! Une seule idée pour nous sortir de ce piège que nous avons nous-mêmes créé. Une idée pour leur montrer que nous sommes toujours les maîtres à bord.
– J'en ai une, dit Louis entre ses lèvres.
Sans rien laisser paraître, nous nous sommes docilement remis au travail. Alain Séguret, plus affable de jour en jour, nous a demandé de soigner les cinq derniers épisodes. Selon lui, il faut que le feuilleton se termine en apothéose pour rester à jamais dans les mémoires. «La Saga mourra de sa belle mort mais elle vendra cher sa peau!» dit-il. Pour lui, les quotas de création française sont largement remplis, le but est atteint et l'affaire déjà classée. Je l'admire pour cet aplomb extraordinaire, cette duplicité qui ne s'apprend nulle part. Il a même eu l'impudence d'ajouter que si l'un d'entre nous avait une nouvelle idée de série à lui proposer, il n'hésiterait pas à étudier la question durant les grandes vacances. II faut pourtant lui rendre hommage pour son sens de la discrétion; la suite de Saga est en train de se mettre en place et le secret a mieux été gardé que la Banque de France. Si Séguret laisse parfois s'exprimer la ménagère du Var qui est en lui, jamais il ne perd de vue le grand avenir qu'on lui a promis dans les écoles.
Pour combler ses vœux et rejoindre son souci de perfection, nous avons changé de méthode de travail en profitant au maximum de cette débauche de moyens et de temps qu'il met à notre dispositon. Nous écrivons deux fois plus de pages qu'il n'en faut par épisode. Chaque scène est conçue en trois ou quatre versions différentes et toutes sont tournées pour se laisser le choix au montage. Main dans la main, Séguret et le Vieux passent des journées entières chez William pour discuter chaque prise et garder la meilleure. Séguret, surpris de reprendre le contrôle de Saga a fini par se prendre au jeu de la fiction. Comme un vrai petit scérlariste, il sait désormais trouver son chemin à la croisée des situations proposées. Exemple:
Fred a encore mis au point une invention infernale qui peut:
1. Sauver le monde.
2. Le précipiter dans le chaos.
Séguret penche pour la première solution en expliquant qu'Apothéose ne voulait pas dire Apocalypse. La situation 1 nous mène à une seconde alternative.
Pour sauver le monde, Fred doit:
A. Sacrifier un être cher.
B. Traiter avec une puissance occulte qui lui donnera les moyens de ses recherches.
Indignation de Séguret. Sacrifier un être cher? Il n'en est pas question! Personne ne ferait une chose pareille, même pour sauver des milliards d'anonymes. Malgré les risques, la solution B est retenue.
La puissance occulte est:
a. Une organisation politique ultra-puissante qui veut accentuer le divorce Nord/Sud.
b. Une secte de millénaristes qui veut préparer l'humanité, contre son gré, au grand désordre de l'An 2000.
c. Le richissime Mordécaï qui cherche un sens à sa vie.