Mathilde et le Vieux nous attendaient, curieux, excités comme des gamins. En la voyant, Tristan m'a dit en douce que son frère ne tiendrait pas le coup. C'est ce que nous pensions tous.
Et puis, il est entré, les bras chargés de sacs en papier kraft, avec sa barbe de deux jours, ses Stan Smith trouées et son Jean blanc à faire peur.
– Il charrie, le polack. Vingt balles la boîte de Vache Qui Rit et il te vend le litre de cahors au prix du margaux.
Il a posé les sacs, grognon, sans même regarder vers nous.
– Ça existe aussi en France, la Vache Qui Rit? a demandé Oona, sincère.
Et Jérôme s'est retourné. Vers elle.
Il y a eu du silence.
– Oona, nous vous présentons le dernier de cette belle équipe: Jérôme.
– Enchantée, dit-elle en lui tendant la main, si j'ai bien compris, c'est grâce à vous si Dune existe et si je suis ici aujourd'hui.
– …?
– Tu ne dis pas bonjour à Oona?
– … Oona?
– Je peux faire une Dune acceptable?
– …?
– Dis-lui qu'elle fera une Dune formidable, Jérôme.
– Quelqu'un peut me montrer le script? Je ne l'ai pas encore lu.
– Vous faites juste une apparition cet après-midi et vous aurez toute la soirée pour apprendre le dialogue de demain.
– Quand je pense qu'hier encore je m'acharnais à transcrire un haïku entre deux hamburgers à servir. Et aujourd'hui je suis à Paris, à jouer les Catherine Deneuve! Nous sommes faits de l'étoffe de nos rêves!
– Je vous accompagne au studio, a dit Mathilde.
Elle lui a emboîté le pas, tout sourire, et s'est retournée vers nous avant de sortir.
– Ne me laissez pas toute seule à Paris! Si personne ne veut s'occuper d'Oona, prenez soin de Dune.
Puis elles sont parties, toutes les deux.
Jérôme s'est assis sur le canapé.
– On est combien sur cette putain de planète?
– Cinq milliards.
– On fait le plus beau métier du monde.
À part l'histoire d'un ami qui rencontre la femme de ses rêves, je ne retiendrai rien, plus tard, de ces deux mois. Qui ne perd pas toute notion du temps sitôt qu'on lui déclenche un compte à rebours? Afin que nul ne l'oublie, le Vieux a noté sur la porte, chaque matin, à la craie, le nombre de jours qui nous séparaient du 21 juin. Le tournage du n°80 s'est terminé vers J-18, et je ne reprends conscience qu'aujourd'hui, J-3.
Malgré l'heure tardive, Louis et Séguret sont encore au montage pour un dernier différend sur la séquence 21 où Bruno était censé passer l'arme à gauche. Séguret ne veut voir personne mourir, il pense que la Saga en serait entachée. Le gougniafier oublie de dire que tous les acteurs sont déjà sous contrat pour la seconde saison et que Bruno en sera un personnage pivot.
Il est trois heures du matin et je vois la silhouette de Séguret filer dans le couloir sans même passer par le bureau. Le Vieux et William le suivent de peu et nous rejoignent. Louis est épuisé, il s'étire et se passe le visage sous l'eau. William soupire de fatigue et allume une cigarette.
– Deux semaines qu'il nous harcèle avec ce putain de n° 80, dit le Vieux. Le Maestro avait plus de clémence. Exactement seize jours! À chaque scène, il choisit la plus insipide, la plus vide de sens, la plus
– Le montage est terminé?
– Le Prêt-À-Diffuser est quasiment bouclé, dit William.
– À quoi ça ressemble, un Prêt-À-Diffuser?
– À une grosse cassette vidéo, tout simplement. Jeudi prochain à 20h40, ils la mettront dans leur bécane, et hardi petit…
– Ce sera la fin du voyage, fait Louis. Et comme disent les Italiens,