– Comme un petit chapardeur. Je suis passé tard à la production, j'ai attendu que tout le monde s'en aille et j'ai fouillé pendant des heures jusqu'à ce que je trouve une disquette dans un tiroir du bureau de Séguret. J'en ai fait une copie et l'ai remise à sa place.

Je lui demande s'il a lu l'épisode.

– Je n'ai pas pu résister. Faites-en des photocopies, on en reparle dans une heure.

*

Jérôme a terminé en même temps que moi et nous avons attendu Mathilde en silence. Aucun de nous trois n'a envie de se prononcer le premier.

– On ne peut pas dire que c'est compliqué à lire, dit-elle, c'est déjà un bon point pour eux.

– C'est même plus fluide que ce qu'on fait, dit Jérôme.

– C'est pro.

– C'est calibré.

– C'est rond.

On peut le dire comme ça.

À la lecture de cet épisode 81, je viens de comprendre que le détournement de personnage n'est pas la pire chose qui puisse arriver à un scénariste. Le comble est atteint quand un autre que lui essaie de marcher dans ses traces et tente vainement de lui rester fidèle. Un peu comme si on trouvait le pardon pour une faute que l'on n'a pas commise.

Jonas devient une sorte de héros, un flic conscient de son devoir, il fout Menendez en prison en deux coups de cuillères à pot.

Mordécaï fait don de toute sa fortune à l'enfance déshéritée.

La Créature est envoyée dans un centre de réadaptation.

Mildred fait une fausse couche, mais elle s'en remet vite et retourne aux États-Unis pour suivre une brillante carrière universitaire.

Walter guérit de son cancer et Fred s'occupe désormais d un moteur économique et non polluant.

Camille a retrouvé le goût de vivre, elle veut donner un enfant à Jonas.

Hélas, tout ne va pas pour le mieux dans ce monde meilleur, méchants ne sont pas encore éradiqués (il faut bien que les puissent en découdre si on veut faire durer le feuilleton).

Bruno devient un braqueur de banque, c'est le drame de la famille Fresnel et un cas de conscience terrible pour Jonas que d’avoir à traquer son beau-frère.

Evelyne est devenue une vraie grande salope, elle est jalouse et met toute son énergie à fissurer les Fresnel/Callahan qui ne forment plus qu'une grande et belle famille.

Pléthore de nouveaux personnages. Un certain Ted, informaticien de renom, communique avec Mildred par Internet, on pressent en lui le fiancé impeccable. Kristina, la compagne maudite de Bruno, une fille née-pour-perdre qui touche à l'héroïne. On trouve aussi un fringant copain de Jonas qui se lance dans la carrière politique, une belle princesse ghanéenne qui cherche l'amour, un capitaine d'industrie malheureux et insomniaque, et bien d'autres.

– Et les dialogues, vous les trouvez comment?

– Les dialogues?

– Ils sont… sobres.

– … Efficaces.

Efficaces comme l'est un coup de fusil quand on est à court d'argument. Les dialogues puent le dialogue, tous ces gens-là parlent une langue morte, une langue qui n'appartient à personne, une langue hypocrite et plate qui tape partout ailleurs qu'au bon endroit. Le sincère devient naïf et le naïf, débile. Tout phrasé un peu soutenu est immédiatement pompeux et le langage des rues devient celui des caniveaux. Le tranchant est vulgaire, et le tendre d'une rare mièvrerie.

– Question originalité, vous en pensez quoi?

– Originalité?

– C'est difficile à dire…

Non, ce n'est pas difficile à dire. On a coupé les couilles d'un taureau de combat pour en faire un bœuf de labour. Pendant toute la lecture, j'ai eu la sensation que les auteurs avaient poli les angles de la fiction au papier de verre. Impossible d'accrocher la moindre aspérité, l'objet vous échappe tant il est lisse. J'essaie de les imaginer, ces pauvres types à qui on a dû dire Ne faites pas n'importe quoi! Ne faites pas n'importe quoi! Ce monde moderne qu'on nous propose n'a jamais été visité par Freud ou Marx, le surréalisme ne l'a jamais déstabilisé, il n'a saigné sous aucun fascisme, et en aucun cas, il ne nous fait basculer dans le grand bordel de cette fin de siècle.

Je ne suis pas sûr que notre Saga à nous y soit parvenue, mais au moins, nous avons essayé.

– Rien d'autre à ajouter? demande le Vieux.

Non, rien, il y aurait trop à dire, crier à l'infamie, à la trahison, jouer la mater dolorosa outrée qu'on lui retire ses petits. Mêler l'indignation à la consternation et la consternation au mépris. Quand, en fait, il n'est question que de dégoût.

– Juridiquement, il n'y a rien à faire. Notre droit moral ne s'exerce que sur l'ensemble des épisodes prévus par notre contrat. C'est ma faute, dit Louis.

– Ce n'est sûrement pas de ta faute. Tu crois vraiment que l'un de nous aurait pu prévoir ce que deviendrait la Saga le jour où on s'est rencontrés, ici même?

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