Je me penche à la fenêtre et tends l'oreille pour écouter le bruit du chaos.

Rien.

Pas même un souffle d'air.

Un suicide collectif? Vingt millions de morts sur la conscience. Ou est-ce déjà l'oubli, et tout le monde s'en fout?

Pourtant, je nous revois encore, hier midi, mes compagnons et moi, devant l'écran. Dégoûtés par notre propre désir de vengeance. Je l'ai déjà vu, cet épisode n° 80, le vrai, celui que nous avons fait passer au nez et à la barbe de Séguret.

Nous avons fait un travail d'orfèvres et de faussaires grâce à William et ses tours de passe-passe. Ces dizaines de séquences qui n'ont pas été montrées, nous les avons gardées, revues et corrigées, imbriquées, montées et mixées, avec patience, pour rester maîtres jusqu’au bout de notre aventure. Comment Séguret a-t-il pu s'imaginer que nous le laisserions éclabousser Saga de sa médiocrité? William a repiqué dans les anciens épisodes, il a fait des collages d’images, il a même réussi à plaquer de nouveaux dialogues sur des situations qui n'ont plus rien à voir. Ce petit monstre que nous avons créé comme des savants fous, la nuit, dans le secret, a été diffusé hier soir. Il nous a même fallu imaginer un scénario encore plus complexe pour que l'épisode passe les contrôles techniques et soit considéré comme Prêt-À-Diffuser sans que personne ne s'aperçoive de rien. Nous n'avons pas lésiné sur les séances occultes, les brainstormings avec le diable pour tromper la vigilance de la grande machine à maîtriser l'imaginaire. Avant de partir, il nous restait à finir en apocalypse.

In cauda venenum.

J'ai besoin de revoir l'épisode seul. Pendant que la cassette se rembobine, je m'allonge sur le canapé, une bière à la main. Soûl. Mes amis sont partis. La Saga est morte. Mieux valait qu'elle meure de nos mains plutôt que de la voir vivre entre celles de Séguret. Rien de moins qu'un crime passionnel.

Générique.

№ 80

Walter se prépare un cocktail avec les fonds de bouteilles vides trouvées dans le bar des Fresnel. Il tourne la mixture avec l'index. Quelle image restera-t-il de lui? Celle d'un alcoolique qui ne cherche plus à surmonter quoi que ce soit. Parce que la vie est une mascarade et l'alcool nous aide, grâce à Dieu, à la débarrasser, parfois, de ses guenilles. Si la phrase nue partait du cœur, l'alcool nous offre le regard nu et l'ivresse n'est qu'un pied de nez à la mort. Voilà pourquoi Walter se remet à boire de plus belle. Le second verre le rend lyrique, et ce lyrisme le rend beau. Et demain? Demain, il y aura plein d'autres verres qui lui donneront la force de briller la nuit. Et, un jour, de s'éteindre, lentement. Très lentement. Le chômeur de Roubaix va retenir la leçon.

Marie, notre petite Marie tant aimée, qu'es-tu devenue? J'ai cru à ton indépendance, ta fraîcheur intacte de jeune fille. Tu savais penser aux tiens sans t'oublier, tu avais des désirs qui faisaient parfois passer la femme avant la mère, c'est ce qui te rendait si forte. Si aimable. Et te voilà de retour au bercail après une escapade. Coupable et fatiguée. Implorant le pardon du bout du regard. Mon Dieu qu’elle est triste, cette scène. Mathilde ne t'a rien épargné. Pour la sernière fois tu as honte de tes rides et de ces quarante-cinq ans qui aujourd'hui paraissent le double. Où sont-ils passés, tous ces prétendants qui se seraient damnés pour toi? Walter te regarde comme une pute qui ne lui donne même plus envie de traverser le palier et Fred te méprise pour ton innocence dilapidée. Ta petite vie retrouvée ne va même pas rassurer la ménagère du Var. Celle qui n'a jamais pu suivre le bel inconnu t'en voudra à mort d'être revenue. Les autres te traiteront de salope. Tu n'avais pas mérité ça.

Où est-il le Jonas qui nous faisait croire que le vengeur masqué n'était peut-être pas tout à fait mort? La réponse est simple: si le seul vrai combat de tout homme l'oppose à sa propre lâcheté, pourquoi en serait-il autrement pour Jonas? Pourquoi lui, justement, devrait-il exalter sa part d'héroïsme? Personne ne naît avec une part d'héroïsme. Il était temps pour lui de se dire qu'il n'aura qu'une et une seule vie et qu'elle est faite, comme toutes les vies de compromis et de lâcheté ordinaire. Qui oserait le lui reprocher? Qui manquerait de vergogne à ce point? Surtout pas le pêcheur de Quimper. Que les héros se désignent! Et qu'ils aillent s'attaquer à Pedro Menendez eux-mêmes. Pedro Menendez les attend. Jérôme s'en est donné à cœur joie dans le dialogue de leur dernier face-à-face. Quand Jonas annonce à Pedro qu'il passe la main, Pedro en a presque pitié pour son adversaire de toujours. Mordécaï a besoin d'un garde du corps, il paiera Jonas à prix d'or, c'est toujours ça. L'argent et l'héroïsme n'ont jamais fait bon ménage.

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