Parlons-en, de Mordécaï. Il n'a jamais su quoi faire de son argent, mais il a bien fini par trouver. Depuis qu'on lui a dit que le Bien et le Mal étaient tombés en désuétude, il s'est mis à lire. Surtout la Bible, et Sade. Et comme par hasard, il a été foudroyé par la beauté de L'Écclésiaste, seul passage de la première qui aurait pu être écrit par le second. Vanité, tout n'est que vanité. Rien ne lui est apparu aussi clairement que le deuil des illusions et des utopies. Il y a trouvé une vérité, celle de son propre désenchantement. Il ne lui reste donc qu'une seule chose à faire: jouir. Jouir, jouir, jouir pendant qu'il en est encore temps car chaque minute nous rapproche du néant. Il puise chez Sade tous les scénarios de jouissance imaginables, jusqu'au bout du plaisir et de la décadence. Toute sa fortune y sera consacrée. Vingt millions d'individus? Autant dire vingt millions de fantasmes et de désirs qui resteront à jamais inassouvis. Mordécaï a décidé de les vivre, pour tous les autres.

Celui qui croit à l'amour croit forcément à la haine. Ça ne devra étonner personne de voir Mildred et La Créature se haïr aussi fort qu’ils se sont aimés. Mathilde n'aurait laissé à personne le privilège de finir le boulot à sa place. Elle a soigné le travail comme une petite main, à l'ancienne. Le processus de décomposition du couple est si minutieusement rendu que ça m'en a découragé de courir après Charlotte. Il lui a suffi de trois courtes séquences pour éradiquer toute idée de bonheur conjugal. Du grand art. Même Jérôme est incapable d'une telle violence. Mildred est supérieurement intelligente, elle invente des tortures morales d'une rare sophistication. La Créature garde intacte toute sa beauté sauvage, pour un peu il ne se douterait même pas du mal qu'il est en train de lui faire. C'est dans sa nature. Cette passion, on le comprend dès la première scène, ne peut se terminer que par l'élimination physique de l'un ou l'autre. Mais Mathilde nous l'épargne; avant d'en arriver à la délivrance finale, elle préfère parler de l'enfer de chaque instant. Le couple n'est qu'une longue succession d'instants qui exclut tout alentour, il fonctionne sur un principe de vases communicants qui empoisonne chaque geste d'amour et gangrène tout plaisir.

Et Bruno, le petit Bruno? Quel sort lui faire subir? Il a la vie devant lui. Il doit faire ses premiers pas vers l'âge adulte et piloter à vue tout au long de cette étrange odyssée qu'est l'existence. Mais en a-t-il seulement l'étoffe? Comme tous les adolescents, Bruno doute de lui-même depuis le début du feuilleton. Et il a raison, parce qu'il sait déjà, bien au fond de lui-même, que sa vocation est de rejoindre le plus grand nombre. De grossir les rangs de ceux qui sont là parce qu'il faut y être. La jungle qu'il aurait dû ouvrir à la machette n'est qu'un sentier en ligne droite parfaitement balisé. Il en voit déjà le bout. Et déjà sa part d'oubli commence à manger sa part de rêve. Il ne sera ni Rimbaud ni Évariste Gallois, il n'aura même pas ce quart d'heure de gloire que promettait Warhol. C'est comme ça.

Menendez, lui, n'a jamais cessé de se poser des questions. Ses seules réponses sont le plastique et la dynamite. C'est peut-être ce qui a fait fléchir Jonas: l'intime conviction de Pedro qu'il faut en passer par là. Personne ne sait vraiment pourquoi Pedro fait sauter des bombes. Mais quelles que soient ses raisons, elles ne peuvent être que mauvaises.

Non…?

Sûrement.

Quoique…

La question est laissée en suspens tout au long de cet épisode comme une énigme qu'il vaut mieux ne jamais résoudre. Qui n'a jamais pensé, dans un isoloir, un bulletin à la main: à quoi ça sert? Qui n'a jamais senti qu'on le regardait d'en haut comme une fourmi prête à être écrasée si elle ne remplit plus sa tâche? Qui n'a jamais souffert de l'absurdité des institutions? Qui n'a jamais eu envie de hurler à l'injustice et maudit ceux qui refusaient de l'entendre? Qui n'a pas eu envie de tout faire péter? Menendez est sûrement un salaud et un crétin. Il n'y a que la connerie individuelle pour chercher à plastiquer la connerie collective. Un jour, il mourra dans une embuscade et il l'aura bien cherché. Mais ce jour-là, agonisant, il n'avouera pas les raisons qui l'ont poussé à tout faire sauter. Personne n'en saura jamais rien. Nous lui avons laissé son secret. Ceux qui insistent pour le connaître n'auront qu'à relire Kafka.

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