— Les alibis, tu connais cela, toujours la même chose : « On était chez nous à regarder la télé », « On était déjà couchés »… C’est rare qu’on en tire quoi que ce soit. Et le mari ou la femme confirme toujours.

— Je vais regarder quels films passaient mercredi soir à l’heure du meurtre sur les chaînes les plus courantes. Mais les puces d’abord.

— Et qu’est-ce qui t’a pris de lui parler des ombres ?

— La phrase de Gaël, j’essaie de la comprendre. À la fin, ce « laissons… gar… ». Je me suis demandé s’il n’avait pas voulu dire « Les ombres… gare ».

— Mais ça ne colle pas du tout avec le début.

— Pas du tout. À moins qu’il n’ait voulu dire « Les sons… gare », pour parler du Boiteux. Mais rappelle-toi la menace de la Serpentin, à l’auberge. Il ne serait pas idiot de s’infiltrer dans leur groupe. Tu n’as pas entendu parler d’un tueur de chats par hasard ?

Matthieu posa assez brutalement son verre vide sur la table, abasourdi.

— Mais où vas-tu, collègue ?

— À cela, un tueur de chats, ou de petits chiens.

— Franchement, tu me déroutes, Adamsberg.

— Et tu te demandes, ajouta le commissaire en souriant, comment il se fait que le ministre m’ait envoyé sur cette enquête.

— Il y a de ça, reconnut Matthieu.

— Mais figure-toi que moi aussi, je me le demande. Alors, tu connais un tueur de chats ? À ton expression, je vois que cela te dit quelque chose.

— Ce n’est pas exactement un tueur, c’est une bande de sales gosses qui s’amuse à cela. À les étrangler. C’est abject. Le maire aimerait vraiment mettre la main dessus, parce que des mômes qui commencent par ce genre de « jeu », ça ne laisse présager rien de bon.

— Et comment se fait-il qu’on ne les ait jamais chopés ?

— Parce qu’ils ont leur technique. Les mercredis, les samedis, l’un d’eux attire un chat avec un pâté et le capture. Il le fout dans un sac et se tire dans les parages déserts de Louviec avec ses camarades. C’est là où se déroule la « cérémonie de l’étranglement ». Écœurant. On retrouve le cadavre du chat, et c’est tout. Parfois, ils corsent le plaisir en ajoutant une grenouille éventrée, un moineau aux ailes arrachées. Une future bande de sadiques, c’est moi qui te le dis.

— Cela fait longtemps que cela dure, cette petite distraction ?

— Je dirais un an.

— Et en un an, ils en ont déjà tué combien à ton avis ?

— Pour ceux qu’on a découverts, je dirais vingt-huit, vingt-neuf. Mais s’ils réussissent leur coup deux fois par semaine, et sans compter les vacances, on atteindrait bien les soixante. C’est beaucoup.

— Décidément, répéta Adamsberg, on s’amuse bien à Louviec. Il y a un internat au village ?

— Oui, dans la zone nord. On pense que c’est là qu’ils sont.

— Combien d’enfants en tout ?

— Environ une cinquantaine. Il y a plus de parents qu’on croit qui baissent les bras face à l’éducation d’un enfant difficile et qui finissent par le coller en internat. Sorties le dimanche autorisées, pour ceux qui le veulent. Car figure-toi qu’il y a des gosses qui refusent de rentrer chez eux. C’est te dire.

— Quel âge, les gosses ?

— De huit à douze ans. Ensuite, ils sont renvoyés dans leurs foyers.

— Et comment sortent-ils les mercredis et les samedis ?

— Il y a un vaste parc, tout environné de haies épineuses. Mais tu connais les mômes, ils savent sacrément se démerder. Un trou entre les branchages, et ils passent.

— Ils ne sont pas censés être surveillés les mercredis et samedis après-midi ?

— Ils sont censés faire leurs devoirs dans leurs chambres. Des chambres de six. Et s’il y en a un qui s’éclipse, c’est l’omerta, pas un ne le dénoncera.

— Je serais toi, si tu me permets, je ferais un tour à l’internat. Un lieu idéal pour développer le chagrin, la rage, et enfin la haine, la violence. Il faudrait fouiller les sacs. Ce sont les sacs qui sont intéressants.

— Parce que ?

— Un chat enfermé de force dans un sac inconnu se débat et griffe autant qu’il peut. Il peut même en pisser de trouille sur place. En bref, il abîme le sac, il le raye, il le déchire. Si tu fouilles les cinquante sacs, t’as toutes les chances de trouver tes petits tueurs en herbe.

Matthieu hocha la tête en silence.

— Ce sera fait, dit-il. Mais je croyais que tu étais venu t’occuper des meurtres.

— Mais les tueurs de chats peuvent avoir leur rôle à jouer dans l’affaire. Je ne pense pas à un enfant tueur, tu sais bien qu’il n’existe pas de tueurs-nés. Je pense aux parents, aux pères surtout. À un enfant maltraité, un fils de brute, et donc peut-être un fils de tueur.

— Tu sautes du coq à l’âne. Du tueur aux puces, des puces aux étrangleurs de chats, des étrangleurs de chats à leurs brutes de pères.

— Tout a ses ramifications, Matthieu.

<p>XI</p>

La salle de l’Auberge des Deux Écus avait été réservée pour la seule équipe policière de vingt heures à vingt et une heures trente. Matthieu y retrouva ses deux hommes. Adamsberg avait fini par mémoriser les noms des adjoints de Matthieu en lisant et relisant ses notes : celui tout en rondeur se nommait opportunément Antoine Berrond, et le blond au grand sourire timide, Loïc Verdun.

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