— Asseyez-vous, je vous offre un cidre sec, déclara Johan.

— Quand je suis passé devant le magasin des cousines, dit Verdun, il y avait là une bonne soixantaine de personnes qui attendaient pour présenter leurs condoléances. C’est vrai qu’Anaëlle était aimée. Lorsqu’on leur a annoncé que le magasin ne rouvrait pas, ils sont tous restés là à piétiner, comme incapables de s’arracher.

— Et rien n’empêche le tueur de se mêler au rassemblement pour déplorer le sort d’Anaëlle, cela fait toujours une bonne couverture, dit Berrond. On a donc relevé tous les noms et commencé par les hommes. Les interrogatoires, si l’on peut dire, ont été menés hors protocole, sur le vieux banc de pierre qui longe la boutique. Personne n’essayait de quitter les lieux. Indélogeables, tous attendaient patiemment leur tour. À défaut de pouvoir parler à Gwenaëlle, ils tenaient à dire leurs sentiments aux flics. Des louanges, des regrets, des souvenirs, c’était touchant mais terriblement répétitif.

— Parmi ces hommes, dit Adamsberg, vous n’en avez pas vu un qui se grattait ?

— Qui se grattait ? Quoi ? La tête ? demanda Verdun.

— Non, le bras, la cuisse, l’épaule, n’importe où.

— Je dois dire qu’on n’a pas fait attention à cela, commissaire.

— Si, intervint vivement Berrond. Il y avait un type devant moi, qui se grattait sans cesse.

— Vous avez son nom ?

Berrond feuilleta avec application son carnet, tenu avec grand soin.

— Yvon Briand, dit-il. Un gars de leur famille peut-être, encore que des Briand, il en pleut en Bretagne.

— Merci, dit Adamsberg en ouvrant son calepin à son tour pour y noter le nom, calepin où, tout au contraire de celui de Berrond, se mêlaient des noms, des croquis, des fragments de phrases, des dates, le tout sans alignement ni rubrique.

— Mais c’est moi, cela ! s’exclama Berrond en arrêtant la main d’Adamsberg sur une page.

— C’est vous, lieutenant.

— Mais pourquoi m’avez-vous dessiné ? Je suis suspect ou quoi ?

— Mais non, dit Matthieu. Il a fait mon portrait, à moi aussi.

— Ça sert à quoi ? À vous souvenir de nos têtes ?

— Non, dit Adamsberg, ça sert à dessiner.

— Je peux le voir ? demanda Berrond, aussi excité que s’il avait reçu une récompense.

Le commissaire lui tendit son calepin et les visages se tendirent vers la page. Adamsberg avait estompé quelques rondeurs et Berrond demeura fasciné devant son image.

— C’est la première fois de ma vie que quelqu’un a l’idée de me dessiner, dit-il, presque ému. Des caricatures, oui, il y en a eu au commissariat, mais un beau et véritable portrait, jamais. Vous me l’offririez ?

Adamsberg détacha la page du calepin, la data et signa, et la lui tendit.

— Merci commissaire, je suis touché, dit Berrond en rangeant soigneusement la feuille.

Matthieu, souriant, regardait ses lieutenants se débrouiller avec les sinuosités d’Adamsberg. Les quatre agents du commissaire les rejoignirent un peu plus tard et une seconde tournée de cidre suivit. Mercadet était parfaitement réveillé et actif, ayant fait une sieste de plus de trois heures, mais un peu honteux de n’avoir pas rassemblé autant de témoignages que ses collègues.

— Fin de l’excursion sacs à puces pour aujourd’hui, dit Noël qui paraissait exténué par cette masse d’interrogatoires qu’il jugeait au fond de lui hors de propos. Sa lassitude tranchait avec l’allure de Retancourt à qui sa conversion forcée en amabilité et douceur avait redonné toute sa fraîcheur.

— À table, dit Adamsberg en lançant le mouvement. On n’a plus qu’une heure pour…

Le commissaire fronça les sourcils durant quelques secondes.

— … pour synthétiser, finit-il. Désolé, mais il arrive que des mots m’échappent.

— Il faut dire que « synthétiser », ce n’est pas simple, murmura le gros Berrond à ses côtés, et Adamsberg trouva en lui un ami, un frère.

— Le patron, Johan, dit Adamsberg en s’asseyant à côté de Matthieu, il est sûr ?

— Une tombe, dit Matthieu. Par nature d’abord, et ensuite parce que quand tu tiens une auberge, tu n’as pas intérêt à répéter les conversations des clients. Secret professionnel, en quelque sorte.

— C’est ce que j’espérais. Cette première journée puces, qu’est-ce que ça a donné ?

— À tous les six, dit Mercadet en sortant son ordinateur, on s’est appuyé deux cent trente-huit visites.

— Un peu plus de la moitié, dit Adamsberg. Vous avez fait vite.

— Non, dit Mercadet. Car bien souvent, il n’y a personne, les gens sont au travail, faut repasser plus tard ou tirer l’information d’un voisin. Et c’est pas souvent facile d’écourter car, une fois lancés sur le sujet, des tas de personnes ne savent plus s’arrêter de parler de leur animal. Mais je pense que ça ira plus vite demain et qu’on aura fini en fin de matinée. C’est samedi, il y aura beaucoup plus de gens chez eux. J’ai tout encodé là-dedans pendant votre cidre, ce sera plus clair.

— Déjà ? demanda Adamsberg que la vitesse d’exécution de Mercadet stupéfiait, compensant largement ses déficiences sur le terrain.

Перейти на страницу:

Похожие книги