— À cause ?
— De ton air de malice au bar de Johan pendant qu’ils parlaient du Boiteux, l’air du gars qui mijote une bonne blague par en dessous. Oh, ça n’a pas duré longtemps, le temps d’une gorgée de vin. Mais je l’ai vu, dans tes yeux, sur tes lèvres. Cela ne m’est revenu qu’après, les pieds dans une rivière.
— Fortiche, murmura Maël pour lui-même, rudement fortiche. Vous avez l’œil, commissaire, y a pas à dire.
— Puis tu t’es levé et tu as fait l’homme fort, tu as proposé la battue. Amusant, cela, aussi. Et puis ça te couvrait, au cas où on apercevrait ta silhouette.
— Je m’amuse pas, commissaire, je m’amuse pas.
— Je m’en doute bien, Maël. Sinon tu ne perdrais pas ton temps à emmerder le monde. Dis-moi pourquoi tu fais ça et je ne te cause pas d’embrouilles.
— Quelles embrouilles ?
— Cela s’appelle « atteinte délibérée à la tranquillité publique ». Ça se paye cher, Maël. Alors dis-moi pourquoi et je te fous la paix.
— C’est comme vous avez dit, pour emmerder les gens.
— Je le sais déjà mais pourquoi veux-tu emmerder les gens ?
— Parce qu’eux m’ont emmerdé toute ma vie, à me maltraiter, à m’appeler « le Bossu », ou « Quasimodo », à m’exclure, à me traiter comme un monstre. Vous croyez qu’une fois, une seule fois depuis que je suis môme, on m’a appelé par mon nom ? À part les parents et les profs ? Et le maire ? Non, « le Bossu », j’avais pas d’autre nom.
— À l’auberge, il m’a semblé que les gens étaient plutôt amicaux avec toi.
— On n’est jamais amical avec un bossu, dit amèrement Maël, comme soulagé de pouvoir enfin livrer entièrement sa peine, partager son fardeau. Non, on ne lui parle jamais sincèrement, jamais sans arrière-pensée. Amitié par charité, commissaire, car on n’oublie jamais que c’est un bossu, le « Bossu du village », comme il existe les « idiots de village », et les gosses vous montrent du doigt. Quand ils ne s’écartent pas, tirés en arrière par leurs parents car les bossus portent malheur. Non, répéta-t-il, personne ne l’oublie une seule minute. Ils ont bousillé mon existence et une nuit, je me suis décidé brusquement à leur faire payer. Mais comment ? Et puis j’ai pensé à faire revenir le fantôme du Boiteux de Combourg. Là, je vous l’accorde, rien qu’à l’idée, je me suis bien marré. Et quand j’en voyais un terrifié qui se hâtait de fermer sa fenêtre, je me marrais aussi.
— Et pourquoi tu t’es arrêté pendant quatorze ans ?
— À cause du meurtre du vieux rapiat. J’ai eu la trouille qu’on me voie et qu’on m’accuse. Et puis d’un coup, l’envie m’est revenue.
— Qu’est-ce que tu fais comme métier, Maël ?
— Ah, c’est sûr que quand on est bossu, le travail vous tend pas les bras. C’est pas bon pour l’image. Vous vous figurez un médecin ou un avocat vous proposer d’être son secrétaire ? Non, pour un bossu, faut un boulot où c’est qu’on le voit pas. Je suis calé pour les maths, alors je suis comptable, au cabinet Dressel. Mais attention, j’ai mon bureau dans une salle derrière, y a pas un client qui m’aperçoit. Dressel, à force qu’on trime ensemble depuis des années, il me parle normalement, lui. Josselin aussi, sûrement parce qu’il en bave tous les jours, tout comme moi. Et Johan peut-être un petit peu, pas parce qu’il en bave, mais parce qu’il a un grain.
— Quel grain ?
— Il a des visions, il voit des hirondelles blanches, il croit que ce sont des sortes de fées qui le protègent. Sa sœur, qui s’y connaît en volatiles, elle l’a accompagné des tas de fois dans ses expéditions pour lui prouver que ces hirondelles n’étaient qu’une invention. Mais rien à faire, elle a jamais réussi à lui sortir ça du crâne. C’est elle qui me l’a raconté, à moi seul, sûrement parce que j’étais spécial. Mais surtout, allez pas le dire, tout ça, je veux pour rien au monde qu’il arrive des embêtements à Johan.
Sa voix s’était affolée à cette perspective.
— Sois sans crainte, Johan est en sécurité avec moi. Je protège tous ceux qui ont un grain, comme tu dis.
— Et pourquoi cela ?
— Sûrement parce que j’en ai.
— C’est ce qui se raconte, des fois. Enfin, c’est pas comme ça qu’ils le disent mais ça revient au même. Mais moi, j’y crois pas.
— Pour quelle raison ?
— Parce qu’à ce que je remarque, et je vous ai vu l’autre jour faire semblant de pêcher, ou déambuler sans voir, j’appellerais plutôt ça…
Maël leva la main et effectua quelques lents moulinets dans l’air de la nuit.
— … des passages. Des passages à vide, ou alors à plein, ou à moitié plein, qu’est-ce que j’en sais ?
— Tu es malin, Maël, dit Adamsberg en souriant, et je comprends que ton patron Dressel ne veuille pas te perdre.
— Sûr qu’on s’entend bien tous les deux. Quand je repère une tricherie comptable, et il y en a beaucoup, je vais le voir et on rigole bien. Le client, il rigole moins quand il revient chercher son dossier pour le fisc. Sinon, puisqu’on parlait boulot, je bricole un peu dans la maçonnerie, sur mon temps libre. Je rends des petits services à droite et à gauche. Mais depuis mon opération, j’en fais moins, je suis fatigué. Paraît que ça mettra du temps à passer.