Dans une terre grasse et pleine d'escargotsJe veux creuser moi-même une fosse profonde,Où je puisse à loisir étaler mes vieux osEt dormir dans l'oubli comme une requin dans l'onde.Je hais les testaments et je hais les tombeaux;Plutôt que d'implorer une larme du monde,Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeauxÀ saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.Ô vers! Noirs compagnons sans oreille et sans yeux,Voyez venir à vous un mort libre et joyeux;Philosophes viveurs, fils de la pourriture,À travers ma ruine allez donc sans remords,Et dites-moi s'il est encor quelque torturePour ce vieux corps sans âme et mort parmi les morts!
La Haine est le tonneau des pâles Danaïdes;La Vengeance éperdue aux bras rouges et fortsA beau précipiter dans ses ténèbres videsDe grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,Le Démon fait des trous secrets à ces abîmes,Par où fuiraient mille ans de sueurs et d'efforts,Quand même elle saurait ranimer ses victimes,Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.La Haine est un ivrogne au fond d'une taverne,Qui sent toujours la soif naître de la liqueurEt se multiplier comme l'hydre de Lerne.— Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,Et la Haine est vouée à ce sort lamentableDe ne pouvoir jamais s'endormir sous la table.
Il est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,D'écouter, près du feu qui palpite et qui fume,Les souvenirs lointains lentement s'éleverAu bruit des carillons qui chantent dans la brume.Bienheureuse la cloche au gosier vigoureuxQui, malgré sa vieillesse, alerte et bien portante,Jette fidèlement son cri religieux,Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!Moi, mon âme est fêlée, et lorsqu'en ses ennuisElle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,Il arrive souvent que sa voix affaiblieSemble le râle épais d'un blessé qu'on oublieAu bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts,Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.