Au Révérend Monsieur Brontë; Pasteur Evangélique, etc., etc.

Samedi; 5 9bre

Monsieur,

Un événement bien triste décide mesdemoiselles vos filles à retourner brusquement en Angleterre, ce départ qui nous afflige beaucoup a cependant ma complète approbation; il est bien naturel qu’elles cherchent à vous consoler de ce que le ciel vient de vous ôter, en se serrant autour de vous, pour mieux vous faire apprécier ce que le ciel vous a donné et ce qu’il vous laisse encore. J’espère que vous me pardonnerez, Monsieur, de profiter de cette circonstance pour vous faire prévenir l’expression de mon respect; je n’ai pas l’honneur de vous connaître personellement, et cependant j’éprouve pour votre personne un sentiment de sincère vénération, car en jugeant un père de famille par ses enfants on ne risque pas de se tromper, et sous ce rapport l’éducation et les sentiments que nous avons trouvés dans mesdemoiselles vos filles, n’ont pu que nous donner une très haute idée de votre mérite et de votre caractère. Vous apprendrez sans doute avec plaisir que vos enfants ont fait du progrès très remarquable dans toutes les branches de l’enseignement, et que ces progrès sont entièrement dûsà leur amour pour le travail et à leur perséverance; nous n’avons eu que bien peu à faire avec de pareilles élèves; leur avancement est votre œuvre bien plus que la notre; nous n’avons pas eu à leur apprendre le prix du temps et de l’instruction, elles avaient appris tout cela dans la maison paternelle, et nous n’avons eu, pour notre part, que le faible mérite de diriger leurs efforts et de fournir un aliment convenable à la louable activité que vos filles ont puisée dans votre exemple et dans vos leçons. Puissent les éloges méritées que nous donnons à vos enfants vous être de quelque consolation dans le malheur qui vous afflige; c’est là notre espoir en vous écrivant, et ce sera, pour Mesdemoiselles Charlotte et Emily, une douce et belle récompense de leurs travaux.

En perdant nos deux chères élèves nous ne devons pas vous cacher que nous éprouvons à la fois et du chagrin et de l’inquiétude; nous sommes affligés parce que cette brusque séparation vient briser l’affection presque paternelle que nous leur avons vouée, et notre peine s’augmente à la vue de tant de travaux interrompues, de tant des choses bien commencées, et qui ne demandent que quelque temps encore pour être menées à bonne fin. Dans un an, chacune de vos demoiselles eût été entièrement prémunie contre les éventualités de l’avenir; chacune d’elles acquerrait à la fois et l’instruction et la science d’enseignement; Mlle. Emily allait apprendre le piano; recevoir les leçons du meilleur professeur que nous ayons en Belgique, et déjà elle avait elle-même de petites élèves; elle perdait donc à la fois un reste d’ignorance, et un reste plus gênant encore de timidité; Mlle. Charlotte commençait à donner des leçons en français, et d’acquérir cette assurance, cet aplomb si necessaire dans l’enseignement; encore un an tout au plus, et l’œuvre était achevée et bien achevée. Alors nous aurions pu, si cela vous eût convenu, offrir à mesdemoiselles vos filles ou du moins à l’une des deux une position qui eût été dans ses goûts, et qui lui eût donné cette douce indépendance si difficile à trouver pour une jeune personne. Ce n’est pas, croyez le bien monsieur, ce n’est pas ici pour nous une question d’intérêt personnel, c’est une question d’affection; vous me pardonnerez si nous vous parlons de vos enfants, si nous nous occupons de leur avenir, comme si elles faisaient partie de notre famille; leurs qualités personnelles, leur bon vouloir, leur zèle extrême sont les seules causes qui nous poussent à nous hasarder de la sorte. Nous savons, Monsieur, que vous peserez plus mûrement et plus sagement que nous la conséquence qu’aurait pour l’avenir une interruption complète dans les études de vos deux filles; vous deciderez ce qu’il faut faire, et vous nous pardonnerez notre franchise, si vous daignez considérer que le motif qui nous fait agir est une affection bien désinterressée et qui s’affligerait beaucoup de devoir déjà se résigner à n’être plus utile à vos chers enfants.

Agréez, je vous prie, Monsieur, d’expression respectueuse de mes sentiments de haute considération.

C. Héger171
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