« J’ai cru comprendre que tu… que vous aviez autorité sur ces femmes », poursuivit Kraer.

Il avait une façon de reluquer sa vis-à-vis qui horripilait Abzalon. Il se désintéressait totalement du moncle et de l’autre fille, beaucoup moins belle – Abzalon l’aurait volontiers traitée de mocheté ou de zihote s’il n’avait pas eu une conscience aussi aiguë de sa propre laideur. Un peu plus loin, dans la lumière vive de la coursive, les deks de l’avant-garde tentaient de lier conversation avec les femmes qui se tenaient en queue de colonne.

« Je n’ai autorité sur personne, dit Ellula. Elles ont elles-mêmes décidé de venir à votre rencontre.

— Pourquoi donc ? s’exclama Kraer. Leurs hommes ne leur suffisaient pas ? »

Ellula essaya de reprendre courage dans les yeux de Clairia et de l’ecclésiastique.

« Pour rétablir l’équilibre, répondit-elle. Et pour éviter un carnage inutile.

— Combien êtes-vous ?

— Environ huit cents. »

Kraer se frotta les joues du dos de la main.

« Nous sommes un peu moins de cinq mille, reprit-il. Votre offre est généreuse mais elle est porteuse de nouveaux déséquilibres, de nouveaux carnages.

— D’autres épouses viendront peut-être nous rejoindre.

— En attendant, vous me placez dans la situation de faire huit cents heureux et quatre mille malheureux.

— La liberté de choix nous revient : c’est notre seule condition. »

Kraer libéra un petit rire qui fouailla les entrailles d’Abzalon.

« Je vous trouve gonflée de vouloir nous imposer une condition. Quelles que soient les raisons de votre décision, vous vous êtes réfugiées sur notre territoire. De plus, vos hommes n’ont sans doute pas apprécié que vous fichiez le camp pour frayer avec des criminels. Vous vous êtes jetées de vous-mêmes dans nos bras : il ne vous reste plus qu’à rester en notre compagnie et accepter nos lois et nos conditions. »

La vitesse à laquelle le visage angélique de la jeune femme se métamorphosa en un masque dur, intraitable, stupéfia Abzalon.

« Monsieur, si vous refusez cette condition, toutes ces femmes, je dis bien toutes, se donneront la mort sans aucune hésitation. »

Bien qu’elle n’eût pas haussé le ton, l’impact de sa voix fit reculer Kraer d’un pas. Il comprit qu’elle ne plaisantait pas, qu’elles étaient liées par un pacte, qu’elles avaient franchi un point de non-retour, mais il tenta encore d’argumenter :

« Faudrait pour ça que vous ayez les moyens de…

— Il existe des milliers de façons de se tuer, coupa-t-elle. Nous ne sommes pas passées de votre côté pour subir votre domination. À la moindre violence exercée contre l’une d’entre nous, nous nous retirerons définitivement. Puisque vous affirmez représenter ces hommes, rassemblez-les et transmettez-leur ces instructions. Le plus vite sera le mieux. »

Kraer pâlit, ouvrit la bouche, puis se ravisa et se contenta d’acquiescer d’un mouvement de tête. Il n’appréciait visiblement pas d’avoir été mouché devant ses hommes par une fille à peine sortie de l’adolescence mais, comme tous les animaux à sang froid, il savait analyser les situations et en tirer aussitôt le meilleur parti, ou le moins mauvais. Il ordonna à ses partisans de rassembler tous les hommes dans la grande salle aux alvéoles, hormis Abzalon et cinq autres qui reçurent pour consigne de surveiller les portes des sas au cas où les Kroptes passeraient à l’offensive.

« Pourquoi moi ? grogna Abzalon.

— Parce que tu veux confier le foudroyeur à personne.

— J’l’ai balancé à la flotte. »

Kraer sourcilla, désigna d’un geste le cadavre du Taiseur.

« Même mort, il continue de t’influencer.

— Son idée était bonne : y avait la possibilité de réunir les deux camps sans faire couler le sang.

— C’est le sien qu’a coulé ! ironisa Kraer. On peut pas prendre la fourrure de l’aro sans l’avoir d’abord égorgé.

— Espèce de… »

Le poing levé, Abzalon se précipita sur Kraer, mais une brûlure lui incendia le front et brisa son élan. Elle le dévisageait, il y avait de l’effroi dans ses grands yeux, et il eut honte de lui-même, honte de son emportement, honte de cette violence qui suintait par tous les pores de sa peau.

Kraer le considéra avec ironie. Rien n’échappait à son regard de charognard, et il savait à présent qu’il ne risquait rien en présence de la jeune femme, qu’elle avait réduit le grand Ab, le monstre tant redouté de Dœq et de L’Estérion, à l’état de yonak domestique.

« J’te nomme responsable de la sécurité, Ab. Aucun Kropte ne doit franchir le seuil de cette put… de cette porte !

— Et le corps du Taiseur ?

— Débrouille-toi pour ne pas le laisser pourrir dans le coin. Ça pue, et il y a des femmes parmi nous. »

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