Notre devoir nous commande de les tuer, déclara le moncle Gardy en dévisageant tour à tour Abzalon, Elaïm et le Taiseur. Parlementer ne sert à rien. » Alignés contre la cloison d’une cabine, les trois deks guettaient la moindre faute d’attention de sa part pour se précipiter sur lui et lui arracher son foudroyeur. Quelques minutes plus tôt, croyant que la vigilance de l’ecclésiastique s’était relâchée, Elaïm avait esquissé un pas en avant mais une rafale foudroyante avait creusé un trou fumant dans le plancher à quelques centimètres de ses pieds. Le moncle Gardy paraissait vieux comme le monde avec son visage et son crâne parcheminés, avec ses mains aux veines saillantes et parsemées de taches brunes, mais la vivacité de ses gestes, de son regard, et la fermeté de sa voix restaient celles d’un jeune homme. Les autres, les aspirants et le moncle plus jeune, semblaient tous avoir été façonnés dans le même moule, une impression qui ne reposait pas seulement sur leur robe noire identique ou leur crâne rasé, mais sur l’absence d’expression de leurs traits soulignés par la lumière dure des appliques.
« Nous ne sommes pas dans les rues de Vrana, objecta le moncle Artien. Ces hommes ne sont pas nos ennemis mais nos compagnons de voyage. Et nous pouvons avoir besoin d’eux, de leurs connaissances…
— De leurs connaissances ? ricana le moncle Gardy. Ce sont des détenus, des criminels de la pire engeance, des résidus de la diversité génétique !
— Nous n’avons pas reçu l’ordre d’exterminer les anciens détenus de Dœq ni les Kroptes.
— Nous n’avons effectivement reçu aucun ordre, moncle Artien ! C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de juger de la situation. Et si nous laissons repartir ces trois-là, ils reviendront avec d’autres pour nous massacrer. Dois-je vous rappeler qu’ils sont cinq mille de l’autre côté ? »
Le moncle Artien s’avança de manière à se placer entre les deks et le moncle Gardy. Les neuf aspirants restaient impassibles, comme ils étaient restés impassibles en découvrant le corps de leur coreligionnaire dans la coursive. Les moncles n’avaient pas rejeté la responsabilité de sa mort sur les intrus. Tout juste avaient-ils constaté le décès, s’étaient-ils étonnés de la position verticale du cadavre, avaient-ils marmonné une brève prière afin que l’Un accueille en son sein son serviteur décédé.
Ils n’avaient manifesté aucune émotion, aucune douleur, ils n’avaient même pas pris le temps de lui refermer les paupières, encore moins de le transporter dans sa cabine, ils l’avaient laissé dans la coursive, comme si sa mort, dont la singularité aurait dû les intriguer, ne les concernait pas.
« Les autres finiront par trouver à leur tour le passage, argumenta le moncle Artien. La réserve de votre foudroyeur n’est pas inépuisable. Tôt ou tard, nous devrons négocier avec eux, ou nous succomberons sous le nombre. Autant commencer tout de suite et préserver toutes nos chances de porter la Parole de l’Un sur le nouveau monde.
— Négocier avec des criminels revient à essayer d’apprivoiser une horde d’aros sauvages ! glapit le moncle Gardy. Je pense au contraire que si ces trois-là disparaissent leurs semblables n’oseront plus sortir de leurs quartiers. Au cours de son histoire, l’Église n’a jamais négocié avec quiconque, et c’est ce qui lui a permis de devenir la première religion d’Ester. »
Le moncle Artien écarta les bras et prit une profonde inspiration. Petit homme tout en arêtes et en angles, il avait la même apparence inexpressive que ses coreligionnaires mais quelque chose dans son visage, une douceur insolite dans les yeux sombres peut-être, le différenciait du moncle Gardy et des aspirants. Le Taiseur, recouvrant ses anciens réflexes de mentaliste, avait immédiatement deviné que ses deux compagnons et lui comptaient un allié sur le territoire où ils s’étaient imprudemment aventurés, mais il s’abstenait pour l’instant de se mêler de la discussion entre les robes-noires, comprenant que la moindre intervention de sa part serait sanctionnée par une rafale de foudroyeur en pleine tête. Quelques minutes plus tôt, il aurait volontiers étranglé Elaïm dont la réaction stupide avait offert au vieux moncle le prétexte qu’il cherchait pour les abattre. Du coin de l’œil, il surveillait Abzalon qui serrait ses énormes poings au bout de ses bras ballants. Réputé pour ses pulsions incontrôlables, le grand Ab gardait jusqu’à présent la maîtrise de ses nerfs. Aiguisé par des années de détention à Dœq, son instinct lui commandait de rester immobile. L’éclat intense de ses yeux globuleux montrait toutefois qu’il saisirait la première occasion pour bondir sur le râble du vieil ecclésiastique et lui briser la nuque d’un coup de patte.
« Le rapport des forces nous était favorable sur Ester, il ne l’est plus dans