— Nous n’avons rien à craindre des Kroptes, l’interrompit le moncle Gardy. D’autant que les femmes sont deux ou trois fois plus nombreuses que les hommes.
— Détrompez-vous : l’être le plus pacifique peut se métamorphoser en fauve dans le contexte du vaisseau. Quoi que vous en pensiez, notre seule chance est de proclamer notre neutralité et de nous entendre avec l’un et l’autre groupe.
— La neutralité ne vous ressemble pas, Artien. Ou plus exactement ne vous ressemblait pas lorsque vous plongiez votre poignard dans la gorge ou dans le cœur des ennemis de l’Un. »
Les traits du moncle Artien se crispèrent. Le Taiseur l’observa avec une attention redoublée : en général, les assassins de l’Église n’éprouvaient pas de remords.
« Nous avons laissé notre passé sur Ester, articula le moncle Artien d’une voix sourde.
— Nous n’y avons pas laissé nos principes, notre foi, notre appartenance au Moncle. Ces trois-là (le moncle Gardy braqua le canon de son foudroyeur sur les deks, qui se tendirent dans l’attente de l’onde fatale) sont des aros enragés, des ennemis de l’Un, et, en tant que tels, je n’ai pas d’autre choix que de les exécuter. »
Le moncle Artien se rapprocha de son aîné jusqu’à ce que le tissu de sa robe frôle l’extrémité du foudroyeur.
« Pouvez-vous, au moins une fois dans votre vie, essayer de réfléchir autrement ? Les tuer équivaudrait à déclarer la guerre aux cinq mille autres ! Donnons-leur une chance, donnons-nous une chance de ne pas transformer ce voyage en un bain de souffrance et de sang. »
Du canon de l’arme, le moncle Gardy percuta sans ménagement la poitrine de son vis-à-vis.
« C’est peut-être vous que je devrais foudroyer en premier ! rugit-il, les yeux hors de la tête. Vous dont le goût du compromis vous classe parmi les ennemis les plus dangereux de l’Un. »
Le moncle Artien ne recula pas. Regroupés dans un coin de la cabine, les aspirants assistaient à l’affrontement de leurs supérieurs hiérarchiques sans émotion apparente. Ils ressemblaient aux androïdes des premières générations, de grossières reproductions d’êtres humains dont la fabrication remontait à cinq siècles.
« Vous avez cédé aux sirènes de la multiplicité, Artien, reprit le moncle Gardy. Comment un légionnaire aussi fidèle et féroce que vous a-t-il pu devenir ce chantre de la mollesse ?
— J’essaie seulement de préserver nos chances de parvenir au terme de ce voyage. Dans le Livre des vertus et révélations, il est stipulé que… »
Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase. Une ombre s’était glissée dans son dos, qui le contourna, saisit le canon du foudroyeur et le releva avant que le moncle Gardy n’ait eu le temps de presser la détente. Un éclair jaillit de la bouche ronde et alla percuter le plafond de la cabine, semant sur le métal lisse une corolle flamboyante d’où dégringolèrent des éclats calcinés. Abzalon, car c’était lui, arracha l’arme des mains du vieil ecclésiastique et le projeta d’un coup d’épaule sur la cloison opposée. Puis, du bras, il poussa le moncle Artien et l’envoya heurter les aspirants qui se renversèrent comme des quilles. Cette succession de gestes n’avait pas duré deux secondes. Il avait aussitôt exploité le léger relâchement engendré par la querelle entre les deux robes-noires, se glissant, avec une habileté et une vivacité d’aro en chasse, dans l’angle mort du champ visuel du vieil ecclésiastique en partie occulté par le corps du moncle Artien.
Abzalon brandit le foudroyeur comme un trophée et se tourna vers le moncle Gardy, recroquevillé sur le plancher, étourdi par la violence du choc contre la cloison. La haine déformait sa face, arrondissait ses yeux, retroussait ses lèvres. Le Taiseur comprit qu’il était traversé – possédé eût été le terme exact – par l’une de ces colères ravageuses qui avaient fait sa sinistre réputation à Dœq. Les aspirants, empêtrés dans un enchevêtrement de membres et d’étoffe noire, tentaient de se relever avec une maladresse d’insectes couchés sur leur carapace. Abzalon se dirigea d’un pas pesant vers le moncle Gardy. S’opposer à lui lorsqu’il était dans cet état, fermé au monde, muré dans sa folie, relevait purement et simplement du suicide, et pourtant le Taiseur décida de s’interposer. Il étouffa la petite voix qui lui conseillait de se tenir tranquille, rejoignit Abzalon en trois foulées et lui agrippa l’épaule.
« Est-ce que tu as vraiment besoin de lui vider la tête, Ab ? » dit-il d’une voix qu’il aurait souhaitée plus ferme.
Abzalon ne parut pas prendre conscience de sa présence dans un premier temps, puis il pivota sur lui-même avec une telle rapidité que le canon du foudroyeur frôla le ventre du Taiseur. N’importe quel autre homme aurait pissé sur lui devant son regard de dément et son rictus effrayant, mais l’ancien mentaliste garda son sang-froid.
« Fous-moi la paix, Taiseur ! »
Le Taiseur estima que les choses n’étaient pas si mal engagées.
« Tu lui as donné une sacrée leçon, Ab, tu lui as piqué son flingue, tu pourrais décider que ça suffit. »