Abzalon secoua vigoureusement la tête. Il soufflait comme un yonak, la sueur ruisselait à nouveau sur son torse, collait sa chemise à sa peau. Derrière eux, trois aspirants aidaient le moncle Artien à se relever. Elaïm ne bougeait pas, car lui n’était pas assez fou, ou pas assez sage, pour tenter d’amadouer le monstre que les circonstances lui avait donné pour compagnon.

« Il voulait nous zigouiller, merde ! gronda Abzalon. Et j’ai vu, de mes yeux vu, des ordures de son espèce étriper des gosses à Vrana.

— Tu as raison, concéda le Taiseur. La plupart des robes-noires sont des putain de salopards, mais ceux-là auront sûrement compris qu’il valait mieux ne pas se mêler de nos affaires. On ne gagnerait rien à s’en faire des ennemis. Il y en a sûrement d’autres dans le vaisseau, armés eux aussi.

— Tu les as pas entendus ? rétorqua Abzalon. Ils ont dit que le rapport des forces n’était pas en leur faveur.

— On a mieux à foutre que de s’engager dans une guerre inutile. Il y a des femmes dans ce vaisseau et… »

Il s’interrompit, s’apercevant qu’il venait de commettre une erreur.

« Des Kroptes, corrigea-t-il aussitôt.

— Les moncles sont comme les femmes, cracha Abzalon avec une moue qui accentuait la difformité de son visage. Ils portent des robes et ils ont le même genre de saloperie dans le ventre. »

Il avait baissé le canon du foudroyeur, et une forme de mélancolie avait supplanté la colère dans ses yeux. Elaïm et les ecclésiastiques retenaient leur souffle.

« Tu ne peux pas dire que toutes les femmes ont de la cruauté dans le cœur parce que tu as connu de mauvaises femmes, argumenta le Taiseur. Tu n’as jamais rencontré de femmes kroptes. Je te propose d’aller leur rendre visite et de juger sur place. »

Abzalon demeura silencieux, le regard penché sur le moncle Gardy qui gémissait en sourdine à ses pieds.

« Elles me rejetteront comme toutes les autres avant elles, murmura-t-il d’une voix imprégnée de tristesse.

— La vie n’a jamais été facile pour toi, n’est-ce pas ? »

Le Taiseur ressentait de la compassion, un sentiment qu’on ne lui avait pas enseigné dans les écoles mentalistes, pour ce géant dont le corps – la carapace – abritait une blessure incurable.

« On y va, Ab ? »

Abzalon resta quelques secondes immobile, les yeux rivés sur le moncle Gardy, puis il leva lentement la tête. Le Taiseur l’entraîna avec douceur vers la porte de la cabine. Elaïm leur emboîta le pas. Les aspirants se collèrent contre la cloison lorsque les trois deks passèrent devant eux : la peur était la réaction de base qui les différenciait des premiers modèles d’androïdes.

Avant de sortir, le Taiseur se retourna et s’adressa au moncle Artien, affairé à rajuster sa robe et sa ceinture de corde.

« Vous êtes intervenu pour l’empêcher de nous tuer, déclara-t-il en désignant le moncle Gardy. Nous vous avons épargnés, je considère que nous sommes quittes. Nous gardons le foudroyeur au cas où vous ne respecteriez pas votre neutralité. Nous serons amenés à traverser souvent votre territoire. Je m’engage à ce qu’il n’y ait aucun heurt, aucune exaction, si vous ne vous mettez pas en travers de notre chemin. »

Un pâle sourire s’afficha sur la face émaciée du petit ecclésiastique.

« De mon côté, je m’engage à raisonner Gardy, fit-il d’une voix légèrement tremblante. Et je regrette, croyez-le bien, qu’il ait introduit cette arme dans l’univers clos de L’Estérion. J’ai cru deviner que vous n’étiez pas au fait de la présence des Kroptes à bord…

— De même sans doute qu’il n’ont pas été avertis de la nôtre. Un plan foireux de mentalistes. C’est comme s’ils nous avaient enfermés dans un baril de poudre avec une boîte d’allumettes. La plupart des détenus n’ont pas touché une femme depuis au moins cinq ou six ans.

— Qu’avez-vous l’intention de faire ?

— Nous ne pouvons pas prendre une décision pour les autres. »

Le Taiseur salua le moncle Artien d’un mouvement de tête et sortit dans la coursive, suivi d’Elaïm et d’Abzalon.

* * *

La vitesse à laquelle la rumeur se répandit dans les cabines et dans les coursives inquiéta le Taiseur. L’annonce de la présence de femmes à bord de L’Estérion risquait à tout moment de ranimer les instincts primaires qui avaient prévalu à Dœq et qui s’étaient atténués pendant les premiers mois de voyage.

Перейти на страницу:

Все книги серии Abzalon

Похожие книги