Les deks étaient tous sortis des cabines, s’étaient répandus dans les coursives et sur les places où ils s’apostrophaient, se défiaient du regard et du geste. Ils réendossaient leurs antagonismes d’antan puisque, n’ayant plus besoin de se battre pour la nourriture, l’espace, l’air et l’eau, un nouveau sujet de rivalité leur était proposé. Ils avaient cru que ce voyage se résumerait à une lente agonie dans cet espace qu’ils ne voyaient pas, qui ne revêtait aucune réalité concrète, et voici que l’horizon s’élargissait, s’éclaircissait, que la situation se débloquait, qu’ils n’étaient pas appelés à se supporter entre eux jusqu’à leur extinction, que se profilait l’espoir d’une vie un peu moins aride, un peu moins inutile. Les éclats de voix, de rires, de querelles crevaient les cloisons et les plafonds, notes allègres ou discordantes d’un bouillonnement intérieur que le Taiseur ressentait lui-même, bien que son expérience avec les femmes se résumât à deux passades décevantes, l’une à l’âge de seize ans avec une amie de sa mère et l’autre, une vingtaine d’années plus tard, avec une mentaliste nymphomane.

Il se tenait, en compagnie d’Abzalon et de Lœllo, dans la cabine de Torzill, devant le dessin qui représentait le vaisseau et que l’ancien architecte, assis sur sa couchette, complétait en se basant sur leurs descriptions. Au cercle approximatif originel s’était à présent ajoutée une partie étranglée qui s’évasait en son extrémité et donnait à l’ensemble une vague allure de cruche.

« Si les Kroptes sont vraiment cinq mille, commenta Torzill en se reculant pour avoir une vue d’ensemble de son œuvre, la deuxième partie du vaisseau est aussi grande que celle-ci. »

L’hémiplégie avait figé la moitié de son visage et il ne parlait que du coin des lèvres. Un de ses yeux restait fixe tandis que l’autre, à demi occulté par ses cheveux épars et gris, avait la mobilité d’une zihote.

« Les mentalistes n’ont pas favorisé notre rencontre, mais ils l’ont prévue, dit le Taiseur. Ils ont probablement évalué que nous devions nous débarrasser de nos pulsions agressives avant d’entrer en contact avec la deuxième population du vaisseau, et, à en juger par les réactions des deks, je ne suis pas loin de partager leur avis. Je suis étonné, en revanche, qu’ils aient cru qu’un labyrinthe aussi minable et une poignée de RS paralysants réussiraient à nous maintenir pendant des années dans nos quartiers.

— Ils nous ont sous-estimés », avança Lœllo.

Il avait été tellement heureux de retrouver Abzalon, lorsque les trois hommes avaient entrouvert la porte du sas, qu’il lui était tombé dans les bras sans lui laisser le temps de retirer sa combinaison. Il avait passé des heures interminables à les attendre, regrettant de ne pas les avoir accompagnés, repoussant à plusieurs reprises la tentation de retourner dans les quartiers pour prévenir les autres. Assis contre une cloison, engourdi par la vibration incessante du réacteur du vaisseau, il avait pensé à sa mère, à ses sœurs, à l’atmosphère moite et brûlante de X-art, aux assemblées du partage omnique, à la violence des parfums des mauvettes, aux levers et aux couchers le l’A, à la brume perpétuelle, à la surface frémissante du bouillant, et les larmes avaient roulé silencieusement sur ses joues. Il ne caressait plus l’espoir de s’évader, de regagner le littoral, de s’enivrer du vent du large, de marcher dans ses souvenirs, de briser la malédiction omnique. Aussi, dans les heures noires qu’il traversait, il n’aurait pas supporté la disparition d’Abzalon, sa seule famille désormais, et son soulagement de le revoir en vie avait été à la hauteur de son inquiétude.

« Je ne crois pas qu’ils nous aient sous-estimés, reprit le Taiseur après quelques secondes de réflexion. Pas le genre de la maison. Je pencherais plutôt pour des problèmes de communication entre eux et les fabricants de ce vaisseau.

— À quoi ça sert d’en causer ? intervint Abzalon. Ce qui a été fait ne peut plus être défait.

— Juste, j’essaie seulement de trouver une solution à un problème mal défini par les mentalistes.

— Quel problème ? demanda Torzill. Les Kroptes ne feraient pas de mal à une zihote. Du genre à te tendre leur deuxième femme quand tu leur piques la première. Ils peuvent : il leur en reste encore deux ou trois… »

Un rire enroué s’échappa de la gorge de l’infirme. Le Taiseur se leva, se rendit près de la porte restée ouverte, resta un moment à écouter les cris et les rires provenant des coursives et des places. Tenaillé par la faim, il guettait avec une certaine impatience le passage des chariots automatiques. Le vacarme enflait, ponctué par des coups sourds, des insultes, des hurlements. On se battait quelque part, avec une ardeur, une volonté de détruire que les deks n’avaient plus manifestées depuis leur transfert dans L’Estérion.

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