Dehors, dans un tas pêle-mêle sur la belle pelouse fraîchement tondue, j’ai jeté tous les coussins. Je suis ensuite allée à la cave prendre une masse pour démolir le divan, en y mettant tout ce qu’il me restait d’énergie. J’ai même donné accidentellement un grand coup dans un des murs. Ça m’a fait du bien. Si je n’avais pas été aussi fatiguée, j’aurais réduit la maison en poudre.
Jacques m’a appelée le surlendemain pour voir si j’allais mieux et me demander, par respect pour ceux que nous aimions, de jouer le jeu du «tout-va-très-bien-madame-la-marquise», le temps de préparer les enfants, nos familles, nos collègues. Et comme notre vingt-cinquième anniversaire de mariage approchait et qu’il trouvait insensé de tout annuler – «Je sais que j’aurais dû y penser avant…» –, il tenait à ce qu’on fasse acte de sagesse en passant cette soirée ensemble, dans une sérénité familiale que tout le monde «attendait et méritait». Je me suis sentie comme ces épouses indiennes qui, le soir de leurs noces, demeurent à l’écart de la fête, recueillies cérémonieusement pour recevoir les vœux d’un bonheur qui déjà les exclut. Je n’ai jamais compris ce que ma vie pouvait avoir de méritoire pour les autres.
«Tu peux y penser pis me revenir là-dessus?
— Hum hum.»
J’ai toujours détesté ça: «revenir là-dessus».
J’ai pourtant suivi la consigne, j’ai réfléchi.
J’ai opté pour une solution simple, de mon temps: je me suis créé un profil Facebook (avec l’aide de mon fils Antoine, au téléphone). Ensuite, j’ai passé des heures à lancer des invitations d’amitié aux quatre coins de la province et bien au-delà. J’ai commencé par mes beaux-parents, ma belle-sœur, les cousins éloignés d’un peu tout le monde, nos collègues, amis, voisins, connaissances, ennemis, alouette. Dès qu’une personne acceptait mon amitié, j’inspectais sa liste d’amis pour m’assurer de n’oublier personne. Les commentaires fusaient de toutes parts sur mon arrivée tardive, mais ô combien soudaine et fulgurante! sur les réseaux sociaux. Je cliquais «j’aime» partout, à tout ce que les gens disaient, montraient, commentaient, même à ceux qui tenaient à dire qu’ils avaient joué à Tetris ou qui croyaient intéressant de faire savoir quel thé ils s’apprêtaient à boire. Je commentais tout avec un enthousiasme aussi vrai qu’une plante en tissu est naturelle.
Le soir même, j’avais trois cents vingt-neuf nouveaux amis et j’attendais encore une bonne centaine de réponses. J’ai alors composé mon tout premier statut Facebook à vie. Quand c’est possible, il faut que les premières fois soient marquantes, inoubliables.
Diane Delaunais ∙ 20 h ∙
J’ai ensuite éteint mon ordinateur, mon cellulaire, les lumières, la télé, j’ai verrouillé toutes les portes (avec chaînes et autres loquets de sécurité), j’ai avalé quelques somnifères et me suis recroquevillée en boule dans le lit de la chambre d’amis. Je souffrais beaucoup trop pour me réjouir de quoi que ce soit. Je voulais que les premiers jours se jouent sans que j’y sois. Que les gens s’écrivent, s’appellent, s’accusent, se consolent, le jugent, me plaignent, nous condamnent, s’exclament, soient horrifiés, analysent et commentent toute l’affaire sans moi; je ne me taperais pas les premiers grands malaises, les «mon-dieu-a-le-savait-pas» murmurés trop fort, les regards évités, les faces déconfites et les mains rabattues sur la bouche pour contenir la surprise ou le choc (ou le contentement, qui sait). Je ne me promènerais pas devant qui que ce soit en essayant de faire comme si je n’avais pas envie de mourir. J’en avais tant vu, au bureau ou ailleurs, tituber comme des zombis, les bras chargés de dossiers, en essayant de faire croire que ça allait. J’ai pris un congé coûteux comme une réception de 25e anniversaire de mariage et j’ai tout laissé en plan le temps de ressusciter; c’est une chose possible à quarante-huit ans, quand on a une belle banque de congés accumulés et quelques économies. J’avais lancé la nouvelle comme une carcasse viandeuse dans une foule de chiens affamés. J’espérais refaire surface quand il ne resterait plus rien, qu’un tas d’os blanchis que je pourrais ramasser sans avoir la nausée.