J’aurais aimé que tout le mal que je faisais en lançant une telle bombe me décharge un peu de ma douleur. Mais il n’aura finalement servi qu’à la rendre plus vive en me confrontant aux multiples tentacules de notre relation. Je m’étais toujours imaginé que les pires souffrances se vivaient par le corps; j’aurais échangé bien des accouchements sans péridurale contre cette douleur-là. Je sais de quoi je parle.
Pendant les semaines qui ont suivi, je n’ai accepté de voir que mes enfants. Ils souffraient eux aussi, évidemment. Les autres ont tambouriné à qui mieux mieux à ma porte et dans toutes mes boîtes à messages. Je les vidais sans rien lire ni écouter. J’ai même définitivement supprimé mon profil Facebook, sans lire les quatre cent soixante-douze commentaires qui s’étaient accumulés. J’ai passé des jours et des nuits à fixer le plafond, sans rien faire d’autre que d’essayer de comprendre ce qui m’avait échappé. Quand je m’endormais, épuisée, c’était pour me réveiller dans un cauchemar plus terrifiant encore; je redécouvrais, chaque fois, qu’on venait de m’amputer. La douleur ne s’estompait pas, la plaie demeurait ouverte. L’air n’atteignait plus mes poumons. Les deux pieds dans la bouse de ma vie qui s’effritait comme une gaufrette, je me suis laissé avaler.
Du fond des ténèbres, j’ai trouvé la force de me donner une petite poussée pour remonter.
Petit à petit, j’ai laissé les gens que j’aimais revenir dans ma vie, au compte-gouttes. C’est avec beaucoup de sollicitude qu’on m’abreuvait de maximes usées à la corde, comme des prières marmonnées depuis des siècles et des siècles. J’ai bu leur maladroite bonté comme du bouillon de poulet trop salé après une gastro. Sans me guérir, ils m’ont tout de même un peu sauvée de moi.
Il n’y a pas eu d’anniversaire de mariage célébré en grande pompe au Château Machin. Pas de beaux discours sur les vertus des serments qui durent, pas de vœux renouvelés, pas de vieille tante coiffée d’une pièce montée ni d’oncles soûls aux mains baladeuses. Surtout, pas de survivants sur le
Avec l’argent que j’ai obtenu en vendant mes alliances, je me suis acheté de superbes bottes italiennes bleues hors de prix, je le dis sans honte, pour que mes pieds éclipsent tout le reste pendant un moment. La maison des jeunes à qui j’ai donné le reste de l’argent s’est dotée d’un jeu de baby-foot et d’une table de ping-pong. Que des jeunes tapent des balles sur les retailles de mon mariage me faisait du bien.
Mon amie Claudine m’a conseillé, comme on le fait toujours en pareille occasion, de m’accrocher à ce que la séparation m’apportait de positif.
«Penses-y, t’auras plus besoin de ramasser son linge sale, de laver ses bobettes dégueulasses.
— Jacques se ramassait.
— T’as le lit à toi toute seule maintenant!
— Je déteste ça. Pis je dors dans la chambre d’amis.
— La maison! Tu pourrais vendre ta grosse maison, t’acheter un petit condo en ville, pas d’entretien, à deux pas des beaux petits cafés.
— C’est la maison de mes enfants, toute leur enfance est là. Y ont encore leur chambre.
— Mais c’est plus des enfants, justement…
— Charlotte va revenir l’été.
—
— Pis les petits-enfants, quand y vont venir me voir?
— T’en as pas!
— Pas encore, Antoine pis sa blonde en parlent déjà.
— Antoine? Y arrive pas à s’occuper de lui-même!
— Y est juste un peu désorganisé.
— Prends-toi un condo avec une piscine intérieure, y vont tout le temps vouloir venir te voir. Pis y vont sacrer leur camp le soir.
— J’suis pas prête.
— Sa famille! T’haïs pas ta belle-sœur, toi? La princesse avec ses morveux?
— Oh mon dieu! Je t’ai pas conté ça! Je l’ai revirée de bord sur un moyen temps.
— Pas vrai?
— Oui, une couple de semaines après le départ de Jacques.»