Je lui en ai voulu pour le temps, implacable, qui a laissé ses marques partout sur mon corps. Même s’il n’y est pour rien, je ne peux m’empêcher de trouver ingrat que les années n’aient eu sur lui que des effets bénéfiques au regard de nos goûts du jour. Les acteurs ne sont jamais aussi beaux qu’au tournant de la cinquantaine, alors qu’on fait des pipis nerveux en voyant Monica Bellucci jouer les Bond
N’empêche, comme les matantes, j’ai
«J’aime quelqu’un d’autre.»
Ma tête s’est remplie de sang. Mes yeux, sous la poussée, ont vibré dans leur orbite; quelques millilitres de plus et ils s’exorbitaient. Ça m’a paru tellement insensé que j’ai jeté un œil à la télé en souhaitant que les mots viennent d’ailleurs. Mais les deux vedettes qui essayaient de fourrer un poulet au prosciutto riaient à gorge déployée. Elles ne parlaient pas de désamour.
«Diane… je voulais pas… c’est pas toi, mais…
Il s’est mis à me débiter une bouillie de clichés qui goûtaient le jus de poubelle. Il les récitait nerveusement, en cachant mal son envie d’en finir. Je n’ai pas compris grand-chose, sinon quelques mots douloureux, «plate», «ennui», «désir», et qu’il réfléchissait à «nous» depuis longtemps. Charlotte venait tout juste de quitter la maison, je n’avais donc pas encore eu le temps, moi, d’avoir de la considération pour un pronom personnel qui excluait les enfants. J’aurais dû, oui, je sais. J’y ai pensé à minuit moins une.
«Diane, je… je m’en vais…»
Jacques est parti le soir même, pour me laisser le temps de me calmer et de penser à tout ça. Vingt-cinq ans de mariage soufflés en quelques mots. Il croyait que sa présence nuirait à ma réflexion et qu’il était préférable de me laisser de l’espace pour digérer une nouvelle qui, il en convenait, était difficile à avaler. J’ai regardé ses mots mièvres et décolorés tomber en miettes à mes pieds, le cœur au bord des lèvres.
Il s’est levé en soupirant, épuisé d’avoir tant parlé. Il n’a pas voulu me dire où il s’en allait. Ça se devinait. «Quelqu’un D’autre» devait l’attendre quelque part pour fêter le début de leur nouvelle vie, enfoncer les premiers clous de ma crucifixion.
«Quel âge?
— Quoi?
— Elle a quel âge?
— Diane, c’est pas une question d’âge…
— JE VEUX SAVOIR SON
Je l’ai lu dans ses yeux de chien battu: d’un âge indécent, Diane, indécent, mais l’affaire est tellement banale.
«C’est pas ce que tu penses…»
Quand le mari de mon amie Claudine l’a quittée pour une de ses étudiantes, ce n’était pas ce qu’elle croyait non plus: «C’est une fille brillante, elle a lu tout Heidegger!» Pas sa faute, au beau Philippe, Heidegger avait éjaculé toute sa science philosophique dans le cerveau bien ferme d’une de ses étudiantes, et ça lui avait conféré une aura irrésistible. Qui est Heidegger? On s’en fout. Et Claudine s’en contre-torche tellement, d’Heidegger, qu’elle a mis la main sur une collection de ses ouvrages pour allumer ses feux de foyer et tapisser le fond de la litière de ses chats. Avec le temps, l’image de la nénette au cerveau farci de phénoménologie heideggerienne s’est agglomérée à celle des boulettes de caca. On fait ce qu’on peut pour se faire du bien.
Je suis restée assise dans le salon, dans le noir, toute seule, en fixant la télévision que Jacques avait éteinte. L’écran me retournait, légèrement déformée, ma silhouette immobile, tétanisée. Mon corps était prisonnier d’une chape de douleur et de honte qui freinait tout mouvement. Si je restais là encore un peu, je finirais par disparaître, lentement absorbée par le divan. Ce serait bien de disparaître ainsi, sans chichi, je ne ferais plus obstacle au bonheur de personne, moi, la femme plate.
Le soleil s’est levé du même côté que les autres jours. Ça m’a étonnée. La fin du monde semblait ne pas avoir d’emprise sur le mouvement des astres. Il faudrait donc continuer, malgré mon impérieuse envie de crever. Je me suis alors levée, doucement, pour ne pas briser mes jambes exsangues qui allaient devoir, elles aussi, me servir encore un peu. Je commencerais par me débarrasser du divan sur lequel j’avais uriné pendant ma catalepsie.
Je suis entrée tout habillée dans la douche. J’aurais voulu pouvoir enlever, comme des vêtements, tout ce qui s’accrochait à moi. Sur la céramique s’entremêlaient le surplus de teinture de mon tailleur neuf, mon urine, mon mascara, ma salive, mes larmes. La vraie saleté ne partait pas.