Elle voulait que j’essaie des coupes skinny, une espèce de jeans moulants comme des leggings qui, s’ils ne révélaient pas autant le détail des organes génitaux que des vrais leggings, n’en désavantageaient pas moins la ­silhouette. Charlotte, derrière la vendeuse, me faisait des timeout avec ses mains quand elle désapprouvait. Mon idéal reposait encore sur le sexy confort que vendaient les publicités de Levis dans les années quatre-vingt. Un brin déconnectée, la petite madame.

Dans le miroir de la cabine d’essayage, sous la cruelle lumière des néons, le regard «lucidifié» par mes deux verres de blanc du dîner, mon corps m’est apparu dans toute sa disgrâce. Malgré le poids perdu dans les dernières semaines, mes jambes me semblaient lourdes, molles, impropres à porter un corps. Sur le renflement de mon ventre tout aussi mou se soulevait ma chemise plissée. Trop petits pour s’imposer ou évoquer la volupté, mes seins reposaient sagement sous le tissu. La platitude se lisait jusque-là, dans chacune de mes formes empâtées, dans mes cheveux sans vie, mes yeux cernés, mes vêtements beiges et mes teintes de maquillage naturelles. Normal qu’un homme comme Jacques ait fini par s’emmerder, l’ennui s’était taillé une niche dans chacune des cellules de mon corps.

Je me suis effondrée par terre, dans la crasse de tous ceux passés là avant moi. Je ne pouvais ni me relever ni parler. La douleur me clouait au sol, comme si la gravité venait tout à coup de tripler. Je voyais les pieds des gens qui continuaient de vivre normalement de l’autre côté. Je les enviais. À défaut d’être originale dans la vie, je pourrais l’être dans la mort: je n’avais jamais entendu parler de quelqu’un foudroyé par sa laideur, retrouvé sans vie au fond d’une cabine d’essayage.

Quand Charlotte s’est rendu compte que je ne ressortais pas ni ne répondais à ses appels, elle s’est glissée sous la porte de la cabine pour venir me rejoindre. Il a presque fallu qu’elle rampe pour ne pas se râper la colonne vertébrale. Elle s’est tapie à côté de moi, m’a prise dans ses grands bras de femme, sans dire un mot. Ma petite Charlotte, mon bébé. J’entendais dans son silence les «ça va aller, maman, ça va aller», «je t’aime, ma petite maman». Elle respirait à peine, comme si elle voulait disparaître, elle aussi. Elle a plongé avec moi dans les sables mouvants, sans rien me demander. Ça m’a donné envie de m’accrocher.

«Ça va pour les grandeurs, ici?

— Super!

— Pis les skinny, finalement?

— Super aussi!»

C’est venu à la même vitesse que l’abattement, je me suis mise à rire comme une folle. Tout mon corps sursautait. Plus j’essayais de contenir mon fou rire, plus il augmentait. Par contagion, Charlotte s’y est mise. Du joli. Deux femmes enlacées, dont une à moitié à poil, en train de pleurer, agenouillées sur le plancher sale d’un magasin. Du joli, vraiment.

«Te rappelles-tu quand t’étais petite, tu t’embarrais toujours sans faire exprès dans les toilettes publiques?

Pfff… oui!

— Chaque fois, je te disais de pas barrer, mais tu le faisais pareil!

— Je sais, j’arrivais jamais à débarrer, après. Je sais pas pourquoi, ça me stressait trop, je pense.

— Fait que je passais en dessous.

— T’es déjà passée au-dessus, y avait pas assez de place en dessous.

— Ah oui?

— Au Château Laurier. Pis t’étais en robe, t’avais pas trouvé ça drôle.

— Ah mon dieu! Je m’en souviens…»

On est sorties de là au bout d’un quart d’heure, la face barbouillée de vieilles larmes séchées, encore secouées par des rires qui s’alimentaient de toutes les histoires qui nous revenaient. La vendeuse s’obstinait tant à ne pas sourire, qu’on a fini par penser que c’était interdit par la chaîne de magasins. Je la comprends, il n’y a pas de quoi rire quand des jeans fabriqués par des employés exploités au Bangladesh coûtent près de deux cents dollars la paire, assurant ainsi une vie de luxe à une clique de bourgeois à la conscience malade. Pas de quoi rire quand moi, prétextant que je n’ai pas le choix, je les achète.

En voyant que je ne revenais pas en après-midi, Claudine m’a envoyé plusieurs textos. Elle tenait absolument à me dire une chose très importante et voulait que je la rappelle.

«Je m’excuse.

— Moi aussi.

— Mais c’est pas l’affaire importante que je voulais te dire.

— Non, tu voulais me dire comment faire pour que Jacques devienne un trou de cul.

— Ben non, c’est même pas ça.

— Je peux-tu quand même savoir comment faire?

— Je pense pas que c’est une bonne idée…

— Je veux savoir, shoot.

— T’es sûre?

— Oui.

— Détective privé.

— Détective privé? Qu’est-ce que tu veux qu’y m’apprenne, le détective privé? Que mon mari est parti avec une greluche?

— C’est ça que je dis, c’est pas une bonne idée.

— Mais tu voulais quand même me le proposer.

— Oui, parce que, des fois, quand on a envie de s’aider un peu, c’est bon de savoir que tout s’est pas toujours passé comme on pense.

— Qu’est-ce que tu veux dire?

Arrrg… j’aurais dû fermer ma gueule avec ça.

— T’as commencé, enweille!

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